Le grand dégel

Chaque printemps, alors que les jours de plus en plus longs remplacent les longues nuits d’hiver, il arrive un jour où le soleil semble enfin réchauffer l’air et la morsure du vent a disparu. Peu à peu, la neige s’effrite et disparaît, laissant apparaître des plaques de sol gelé. Sur les versants sud arides du Thechàl Dhâl, dans le Nord du parc, sous l’effet de la fonte des neiges et du dégel, un peu d’humidité précieuse pénètre le sol poudreux. C’est suffisant pour que la sauge, qui s’est adaptée au climat aride de ces pentes balayées par le vent, commence à pousser.

Pénurie et abondance

Un bélier sur le Thechàl Dhâl au printemps
Un bélier sur le Thechàl Dhâl au printemps

Le mouflon de Dall, qui s’est nourri pendant les longs mois d’hiver de sauge sèche, de feuilles mortes ou encore de brindilles de saule révélées par les vents hivernaux, a vraiment besoin de verdure. Ce dont il se nourrit pendant l’hiver ne suffit pas à sa subsistance. Il doit aussi compter sur ses réserves de graisse corporelle. Le printemps annonce la fin de la longue famine hivernale.

Peu de temps après la disparition de la dernière neige du bas des pentes, les brebis gravides se retirent une à une à l’abri des falaises proches pour mettre bas. Quelques jours plus tard, elles reviennent sur les pentes dégagées accompagnées de leurs petits, restant sur leurs gardes en raison de la menace constante que font peser sur les agneaux des prédateurs comme l’aigle royal ou le grizzly.

Groupe de brebis et d’agneaux en train de brouter
Groupe de brebis et d’agneaux en train de brouter

En quête de pâturages plus riches

Au moment où le solstice signale le début du bref été dans le Nord, les mouflons ont suivi le retrait de la neige et l’émergence de la nouvelle végétation jusqu’aux pâturages d’été en altitude. Les brebis, accompagnées de leurs nouveau-nés et des agneaux âgés d’un an, se déplacent en groupes, alors que les béliers adultes, avec leurs cornes enroulées, vont en troupeaux de célibataires.

Poussière des âges

Abandonnées, les pentes du Thechàl Dhâl baignent dans la douce lumière du soleil des longues journées d’été, surplombant la vallée de l’Ä´äy Chù (rivière Slim’s). À une époque, l’Ä´äy Chù´ était une grande rivière de glace, un glacier glissant dans la vallée et pulvérisant la roche sous-jacente. Puis, le glacier a fondu, laissant une épaisse couche de poussière de roche sur le sol de la vallée.

Le Thechàl Dhâl et un nuage de poussière dans la vallée de l’Ä´äy Chù
Le Thechàl Dhâl et un nuage de poussière dans la vallée de l’Ä´äy Chù

Depuis, les vents d’été — créés par l’union des masses d’air chaud côtières et des courants d’air glacial — ont balayé la vallée, soulevant des nuages de cette poussière riche en minéraux qu’ils déposent sur les pentes du Thechàl Dhâl côtoyant la vallée. Au fil des ans, l’accumulation de cette poussière a créé une couche que l’on appelle le loess. Sur ce dernier, la sauge pousse en paix pendant tout l’été, attendant le retour des mouflons.

Le manège du temps

Alors que la fin de l’été approche, les jours raccourcissent et la température baisse. La neige commence à s’amonceler en altitude, forçant les mouflons à descendre les pentes du Thechàl Dhâl. C’est ce qu’on appelle le « shakat », la saison traditionnelle des récoltes des Premières Nations pendant l’automne. C’est aussi la période du rut. Les béliers, au meilleur de leur forme après s’être nourris abondamment pendant l’été, s’affrontent pour décider qui pourra s’accoupler. Bientôt, une infime couche de neige vient blanchir le pied des versants et le sol de la vallée. Le vent incessant souffle depuis les glaciers et l’on ressent de nouveau sa morsure. Le bref automne du Nord laisse la place au long hiver. Le cycle de vie recommence alors.