Une version plus longue de cet article a été écrite par Gord Pincock de Butterfly Tours (en anglais seulement).

Pendre ou ne pas pendre?

Il est risqué de laisser des provisions, quelles qu'elles soient, à la portée des animaux la nuit . Devant une énorme pile de nourriture à la fin d'une longue journée, l'effort semble toutefois être plus grand que le risque, et on peut être tenté de ne pas ranger quelques provisions, sinon toutes. Si un ours se procure quelques morceaux ici et là, cela ne pose pas trop de problèmes pour votre groupe. Quel problème y a-t-il à ce qu'il se mette quelque chose sous la dent, puisque la majeure partie des provisions sont entreposées en lieu sûr?

Ours noir
Ours noir © Parcs Canada / R. Lamy

Il se peut toutefois que des problèmes surviennent pour les campeurs qui vous suivront. Après avoir goûté la nourriture des campeurs, les ours commenceront à reconnaître les aires de camping comme des endroits où il est possible de se mettre quelque chose d'intéressant et de facile sous la dent.

Les ours deviennent donc dénaturés; ils se souviennent de l'odeur de nos campements et ils se souviennent du peu d'efforts qu'il faut pour s'y rendre et se servir. Les oursons héritent de cette technique d'alimentation, et les problèmes vont en s'accentuant.

Qu'en est-il des conserves et des contenants de style tetra-pac? Nombreux sont les campeurs qui croient que ces articles n'attirent pas les ours parce que leur emballage dégage très peu d'odeur. Il est souvent tentant de laisser ces contenants lourds hors de la cache. Certes, je n'ai jamais eu l'occasion de voir un ours ouvrir une conserve ou un contenant pour en lécher le contenu, mais j'ai toutefois entendu d'incroyables anecdotes qui révèlent que les ours y sont certainement intéressés et qu'ils sont bien disposés à le faire! Pour éviter que les ours ne deviennent dénaturés, le mieux, c'est de suspendre toutes les provisions.

Argument convaincant

Pour que l'entreposage des provisions donne les résultats escomptés, il faut que le groupe en entier soit au courant (quitte à devoir les persuader des bienfaits) du plan adopté. Les groupes avec lesquels j'ai campé se laissent convaincre et se mettent à la tâche une fois qu'ils prennent conscience des risques et de la manière de bien les gérer.

Il y a de nombreuses raisons de suspendre les provisions pendant que vous faites du camping à Gwaii Haanas. Je dors beaucoup mieux lorsque mon campement est à l'abri des animaux, de la marée haute et des intempéries. Une bonne nuit de sommeil justifie amplement, selon moi, la nécessité de suspendre les provisions, mais je donne à mes invités d'autres éléments de motivation …

Il arrive que Parcs Canada ferme en permanence des aires de camping si les ours dans la région s'habituent aux humains. Personne ne veut être responsable de l'imposition d'une interdiction de camping à tous les campeurs qui suivront.

Les clients seront enclins à continuer de mettre en pratique les connaissances qu'ils ont acquises lors d'une expédition guidée. Ils observent les guides et peuvent penser que si un guide le fait, il est bien qu'ils fassent de même. Si je ne me sers pas des caches pour nourriture pendant une visite guidée au pays des ours, mes clients pourraient ne pas sentir qu'ils ont à entreposer leurs provisions lors de voyages à venir, ce qui pourrait amener les ours d'autres régions à développer une accoutumance. À de nombreux endroits, il est pratique courante d'abattre les ours dénaturés. Quant à moi, je préfère entreposer toutes mes provisions de sorte que mes clients aient l'occasion de maîtriser la technique, et que les ours d'ailleurs puissent éviter le malheureux sort que leur réserve l'accoutumance.

Afin de convaincre mes clients de ne jamais emporter de provisions dans leur tente, je leur décris comment un ours peut déchiqueter la toile d'une tente et se diriger tout simplement vers eux pour se procurer quelques miettes, une boisson sucrée ou même un emballage de bonbon dans la poche de leur pantalon! Les ours sont des animaux opportunistes et curieux, et ils ont l'odorat incroyablement développé; ils n'ont pas à voir de la nourriture pour que leur curiosité soit piquée.

De même, il n'est pas indiqué d'entreposer sa nourriture dans son kayak. Les ours sentiront l'odeur de la nourriture et il leur en faudrait peu pour déchirer un panneau ou un trou d'homme afin d'accéder au repas qui se trouve à l'intérieur. Le kayak éventré et l'ours bien repu, l'animal et ses petits pourraient se mettre à associer les kayaks à de la nourriture, et continuer d'ouvrir des kayaks chaque fois que l'occasion se présente.

Il ne faut jamais entreposer les provisions dans des kayaks aux campements (ou durant des randonnées d'une journée).

Pour convaincre encore davantage mes clients, je leur mentionne que, si un animal endommage une tente ou un kayak parce qu'il y avait de la nourriture à l'intérieur, la personne responsable sera tenue d'acheter l'équipement endommagé afin qu'il puisse être remplacé par du neuf. (Parfois les motivations les plus convaincantes et celles dont on se souvient le plus proviennent de nos portefeuilles!)

Escapades pour la journée?

Lors d'expéditions de kayak, il est courant de partir en excursion d'une journée. Il nous arrive souvent de laisser nos tentes et d'aller pagayer pendant plusieurs heures pour revenir plus tard dans la journée. Je suis convaincu que le moment où un ours est le plus susceptible de se promener dans mon campement est quand il n'y a personne. Quand nous quittons le campement, nous emmenons une bonne partie de nos provisions; elles constituent un bon lest et peuvent servir en cas d'urgence. Nous suspendons les provisions que nous laissons sur place. Nous veillons à ne laisser rien dans le campement qui puisse éveiller l'intérêt; les ours pourraient être attirés par de l'insecticide, de la crème solaire ou du dentifrice. En fait, les ours sont portés à vouloir scruter à peu près tout ce qui dégage une odeur inhabituelle!

Pendant presque toutes les excursions de kayak, nous mettons pied à terre sur des plages, nous prenons un repas et nous allons faire des promenades en forêt. Étant donné que les ours fourragent le long de la zone intertidale, laisser des kayaks remplis de provisions sur une plage revient à mettre un appât sur la route d'ours affamés. Quand nous partons faire de petites balades en forêt et que nous laissons nos kayaks bien remplis sur la plage, un guide reste habituellement sur place pour surveiller les embarcations alors que l'autre accompagne les clients en randonnée. Les deux guides peuvent maintenir le contact par radio. Quand nous partons faire une randonnée de plus longue haleine, nous déchargeons les kayaks et nous suspendons toute la nourriture de sorte que les deux guides puissent prendre part à la randonnée.

Nourriture suspendue d'une branche donnée

Quand vient le temps de suspendre les provisions, un mécanisme de poulies vous facilitera de beaucoup la tâche. Après avoir fait l'essai de plusieurs sortes de poulies, j'ai opté pour une paire de poulies de qualité conçues pour la voile; elles résistent au milieu salin sans rouiller. Je préfère les poulies capables de supporter un poids de plus de cent kilos de manière continue. (De nombreuses poulies n'ont pas cette capacité; elles soutiennent des charges plus légères ou de manière temporaire. Des charges lourdes suspendues toute la nuit aplatiraient leurs coussinets.) Le bloc supérieur comporte trois poulies; le bloc inférieur en a deux de même qu'un ringot (un anneau à fixer à l'extrémité de la corde).

Je transporte deux longueurs de corde solide. Je préfère les cordes statiques pour l'escalade de 7 ou 8 mm parce qu'elles sont superbes à manier et qu'elles présentent un très bon rapport résistance-poids. Une des cordes fait environ 20 m de long et l'autre, environ 30 m.

Je choisis un arbre puis une branche ... Il existe plusieurs théories pour expliquer ce qui constitue une branche qui convient. Quant à moi, je visualise ma nourriture suspendue d'une branche donnée, puis je me mets à la place d'un ours qui a faim. De toute évidence, la nourriture doit se trouver à une hauteur suffisante pour qu'il lui soit impossible de l'atteindre. Elle doit aussi être à une distance suffisante du tronc d'arbre et des branches de sorte que l'ours qui grimpe dans l'arbre ne puisse l'atteindre.

Poulie © Gord Pincock

Bien choisir sa branche

Pour passer la corde plus courte de 20 m autour d'une branche, je fixe un petit sac à son extrémité que je remplis de gravier et je la lance au-dessus d'une branche qui me semble convenir. (Comme je ne vise pas toujours très bien, j'ai tendance à attendre que tous les clients soient en train de monter leur tente ailleurs pour tenter ma chance.) Lors de mes premières tentatives, il arrive que ma corde passe par-dessus la mauvaise branche. Pour éviter les chicots, j'ai appris qu'il est préférable de ramener la corde vers moi par l'autre extrémité et non de tirer sur le sac. Une fois que la corde repose sur la bonne branche, j'en teste soigneusement la solidité; pourra-t-elle soutenir toute ma nourriture pendant toute la nuit?

La nourriture est placée dans des polochons ou dans un filet. Le bloc supérieur (qui comporte trois poulies) est fixé à une extrémité de la corde de 20 m; le bloc inférieur est attaché à la nourriture. Je préfère les nœuds de chaise à cette fin; ils se font rapidement, tiennent bien et se défont facilement même après avoir soutenu de lourdes charges pendant de longues périodes.

Il faut ensuite faire passer la corde de 30 m à plusieurs reprises dans toutes les poulies des deux blocs, et en fixer une extrémité au ringot du bloc inférieur. Ensuite, on tire sur la corde de 20 m pour monter le bloc supérieur à la hauteur voulue et on fait un bon nœud. En tirant sur l'extrémité libre de la corde de 30 m, on peut soulever une lourde charge de nourriture en déployant relativement peu d'efforts.

C'est pratique un garde-manger dans les hamacs

Les groupes importants qui partent faire de longues excursions peuvent avoir besoin de deux systèmes de poulies ou plus. J'ai entendu parler de groupes capables de soulever de gros filets en se servant de poulies aux deux extrémités, de sorte à créer un gros « hamac de nourriture ».

Pour descendre la nourriture le lendemain matin, il est souvent préférable de retirer les blocs de la corde. Les poulies tendent à tordre la corde, ce qui fait qu'elle peut s'enchevêtrer si on n'enlève pas les blocs avant de la ranger. Une fois les blocs retirés, je tiens la longue corde par le milieu et je descends vers la plage, pour détorsader la corde. S'il y a du sable dans la corde, je la mets dans l'eau pour la nettoyer. (Les coussinets des poulies s'usent rapidement s'ils sont recouverts de sable.)

Les pourvoyeurs pourraient vouloir vérifier à nouveau que, pour chacune des excusions qu'ils offrent, les guides possèdent tout l'équipement nécessaire pour suspendre les provisions et qu'ils comprennent l'importance de suspendre systématiquement toutes les provisions.

Il est bon que les kayakistes indépendants mettent à l'essai leurs techniques avant d'entreprendre une excursion afin de se familiariser avec le fonctionnement du mécanisme de poulies. Il vaut mieux savoir que l'on part muni de l'équipement adéquat.

Si nous adoptons tous de bonnes pratiques pour entreposer nos provisions, il est probable que nous continuerons de rencontrer très peu d'ours « à problème » et qu'aucune autre aire de camping ne sera fermée à Gwaii Haanas.


Tous les étés depuis 1981, Gord Pincock fait du kayak dans les îles de la Reine-Charlotte. Son entreprise, Butterfly Tours (disponible en anglais seulement) offre des expéditions guidées de kayak de mer à Gwaii Haanas. M. Pincock donne également des cours agréés de leadership en kayak par l'entremise de l'Evolution Guide School (disponible en anglais seulement) et il est un directeur à la Gwaii Haanas Tour Operators Association (disponible en anglais seulement).