Ce fut un long voyage de découverte pour la scientifique de Parcs Canada Meaghen McCord, qui apporte une perspective internationale à son travail en tant que chef d’équipe des écologistes marins à la réserve de parc national des Îles-Gulf en Colombie-Britannique.


Les requins sont entrés pour la première fois dans l’imagination de Meaghen McCord alors qu’elle grandissait dans un petit hameau enclavé au sud d’Ottawa.

« Mon père était un vrai hippie », dit-elle. « Nous vivions dans la brousse et n’avions pas d’électricité. » Mais elle avait la nature à sa porte, et beaucoup de livres pour alimenter ses rêves.

« Dès mon plus jeune âge, mon seul et unique but était d’étudier les requins, quel que soit leur type ou leur taille », dit-elle.

De la petite ville de Mountain, en Ontario – qui n’avait pas d’océan, pas plus qu’elle n’avait de montagne – Mme McCord a finalement déménagé à Halifax pour obtenir un diplôme de premier cycle en biologie marine à l’Université Dalhousie.

Puis elle s’est rendue en Afrique du Sud, où elle a obtenu une maîtrise en sciences halieutiques à l’Université Rhodes.

« J’ai besoin de me remettre en question et de sortir de ma zone de confort », dit-elle.

La plupart des gens ne bougeraient pas de leur zone de confort s’ils voyaient des requins nager en dehors de celle-ci. Pour Mme McCord, il s’agit d’une invitation.

Pendant son séjour en Afrique du Sud, elle a fondé le South African Shark Conservancy ainsi qu’une entreprise d’écotourisme appelée Shark Company, afin de collecter des fonds et de sensibiliser le public à la conservation des requins.

Puis, après dix-sept ans en Afrique du Sud, Mme McCord s’est réinstallée avec sa famille au Canada. Depuis janvier 2020, elle est chef d’équipe des écologistes marins à la réserve de parc national des Îles-Gulf en Colombie-Britannique.

Une femme avec une veste de Parcs Canada tenant des jumelles.
Meaghen McCord, de Parcs Canada, surveille les eaux de la réserve de parc national des Îles-Gulf. Seize pour cent de la réserve du parc se trouvent sous la mer.

C’est un travail pour une généraliste de la conservation comme Mme McCord, qui a beaucoup travaillé en Afrique du Sud, dans le domaine de la sensibilisation à la création de partenariats en passant par la collecte de données.

Une partie importante de son travail dans les îles Gulf consiste à effectuer des relevés sur les espèces. Le personnel compte et classe les jeunes poissons dans les herbiers de zostères et les palourdes dans les zones intertidales. Il enregistre les chants d’oiseaux dans les forêts et surveille une espèce d’oiseau de rivage appelée huîtrier noir.

Ces relevés permettent essentiellement au personnel de prendre le pouls écologique de la réserve de parc.

Ensemble, ils donnent une image de l’intégrité de l’écosystème – l’intégralité et la santé de la zone protégée.

Une station de passage pour les voyageurs sauvages

La réserve de parc national des Îles-Gulf est le lieu de travail idéal pour quelqu’un comme Mme McCord, qui a fait le tour du monde pour s’occuper de la conservation marine. Il s’agit d’un petit archipel de 15 îles et de 36 kilomètres carrés. Mais d’une certaine manière, il contient des bassins océaniques et des continents entiers.

Certains des mammifères marins que vous pourriez apercevoir dans la réserve du parc ou autour de cette dernière, notamment les tortues luth et les rorquals à bosse, peuvent venir d’aussi loin que la Malaisie et Hawaï. Même les célèbres visiteurs de la région, les épaulards résidents du Sud, ne sont pas tout à fait résidents. Leur aire de répartition peut s’étendre jusqu’au centre de la Californie, au sud.

Deux épaulards qui font surface.
Épaulards dans la réserve de parc national des Îles-Gulf.

Pour de nombreuses espèces d’oiseaux, la réserve de parc est une étape sur une route migratoire intercontinentale, à savoir la voie migratoire du Pacifique.

Les îles Gulf sont en fait une sorte de station de passage pour les voyageurs sauvages. Et la protection de ces voyageurs ne dépend pas seulement de la réserve de parc elle-même.

Le sud-ouest de la Colombie-Britannique (y compris les îles Gulf) est désigné comme l’un des onze « lieux prioritaires » par l’Approche pancanadienne pour la transformation de la conservation des espèces en péril au Canada. Ces lieux prioritaires présentent tous de fortes concentrations d’espèces en péril ainsi que d’importantes possibilités de faire progresser la conservation.

L’approche pancanadienne s’attaque à des écosystèmes entiers, pas seulement à des lieux. Elle étend son champ d’action au-delà des zones protégées pour inclure les paysages (et les paysages marins) qui les contiennent. Par ailleurs, cette dernière exige des partenariats solides entre les gouvernements, les peuples autochtones, les entreprises privées et les organisations non gouvernementales.

Des cormorans et un phoque commun dans les bas-fonds.
Cormorans à côté d’un phoque commun en train de se prélasser dans la réserve de parc national des Îles-Gulf.

Ce type de conservation à grand horizon s’inscrit très bien dans l’approche de Mme McCord en Afrique du Sud, où elle a combiné la science, le mentorat et la sensibilisation de la collectivité.

Une technique qu’elle a utilisée en Afrique du Sud, et qu’elle souhaite vivement essayer ici, consiste à utiliser des appareils vidéo sous-marins télécommandés avec appâts (Baited Remote Underwater Video ou BRUV).

« Il s’agit essentiellement d’installer une caméra et une boîte d’appâts dans l’océan où elle s’enfonce dans le fond marin et surveille à distance la vie marine », précise-t-elle. « Cette méthode est facile à utiliser, non invasive et attire les créatures timides. »

Elle a travaillé avec le WWF en Afrique du Sud et les communautés de pêcheurs côtiers marginalisés pour utiliser le dispositif BRUV afin de contrôler l’efficacité des zones marines protégées près de la ville Le Cap, en Afrique du Sud.

Les pêcheurs et les communautés ont reçu une formation pour mener à bien le projet, créant ainsi un sentiment d’intendance pour les ressources marines menacées.

Et quels requins pourraient passer devant le dispositif BRUV aux îles Gulf?

Le plus probable est sans doute l’aiguillat commun du Pacifique, un petit requin nommé ainsi en raison de ses épines venimeuses.

Mais environ seize espèces de requins peuvent être observées dans les eaux de la Colombie-Britannique, dont le requin griset, le requin pèlerin et (rarement) cette célèbre icône du cinéma, le grand requin blanc.

Une femme se tenant à côté d’un requin mort.
Meaghen McCord en Afrique du Sud avec un grand requin blanc mort qui s’est échoué sur le rivage. « Nous avons eu une occasion incroyablement rare de disséquer un animal étonnant », dit-elle.

Les requins ont toujours inspiré la crainte (sans parler des films aberrants), mais comme l’indique l’océanographe Sylvia Earle, « vous devriez avoir peur si vous êtes dans l’océan et que vous ne voyez pas de requins ». Comme les épaulards, les requins sont un baromètre de la santé des mers.

« Les requins sont confrontés aux mêmes problèmes que les épaulards, notamment la pollution et la destruction de l’habitat », déclare Mme McCord. Pour elle, la conservation des requins est la conservation des océans, en raison de l’interconnexion du milieu marin.

« Il est en fait inapproprié d’appeler cette planète Terre alors qu’on devrait clairement l’appeler Océan », a fait remarquer l’auteur de science-fiction Arthur C. Clarke. Depuis son poste d’observation sur les îles Gulf, Meaghen McCord travaille à la protection de la planète Océan tout en « partageant les requins avec le monde ».