À mesure que les bancs de glace alpine fondent, ils révèlent des trésors archéologiques…et les scientifiques se lancent maintenant dans une course contre la montre pour trouver ces reliques avant qu’elles se détériorent.


La terre est « un moteur qui entrepose sa propre histoire », écrivait le géologue canadien Digby McLaren, et la glace est une composante dynamique de ce moteur. Demandez à n’importe quel glaciologue ou sculpteur sur glace, la glace renferme des histoires.

En 2009, les employés de Parcs Canada Greg Horne et Mike Dillon ont aperçu deux petits bâtonnets au bord d’un banc de glace près du col Barbican, tout juste à l’extérieur de la limite occidentale du parc national Jasper.

Les employés étaient intrigués : le col Barbican est au-dessus de la limite forestière; ils savaient donc que le bois ne provenait vraisemblablement pas de là. Et un des bâtonnets était effilé, donnant à penser qu’il s’agissait d’une relique d’outil ou d’arme.

Une datation par le radiocarbon a été effectuée, et il s’avère que l’un des bâtonnets a environ 240 ans et l’autre, près de 2 500 ans. Ils ont en effet été laissés par les peuples autochtones à une époque précédant le premier contact avec les Européens.

Avec le réchauffement de la terre, les bancs de glace alpine fondent et révèlent l’histoire qu’ils renferment—et les scientifiques se battent pour récupérer cette histoire avant qu’elle disparaisse


Un banc de glace à flanc de colline dans un paysage montagneux.
Banc de glace près du lac Maligne, au parc national Jasper, en Alberta. Les matières organiques libérées par la fonte du banc de glace sont datées à environ 6 000 ans.

Capsules temporelles à flanc de montagne

Les bancs de glace alpine se forment par l’accumulation de neige, année après année, qui finit par se transformer en glace. Si les conditions sont favorables, les bancs de glace peuvent persister même en été.

Ces bancs offrent un refuge frais pour la faune qui fuit la chaleur estivale et les piqûres de moustiques. Depuis des milliers d’années, de gros animaux tels que le caribou, le mouton, le cerf mulet et même le bison et l’orignal escaladent des bancs de glace alpine.

Les chasseurs humains les y pourchassent. Et tout ce qu’ils échappent ou jettent—une flèche, un outil ou un morceau de cuir—peut se retrouver coincé dans la glace.

Contrairement aux glaciers, les bancs de glace ne s’écoulent pas. Les artéfacts peuvent donc rester intacts dans ces capsules temporelles congelées pendant des milliers d’années.

La localisation de ces objets s’apparente à la quête d’une aiguille dans une botte de foin, mentionne l’archéologue Aaron Osicki de Parcs Canada—c’est plutôt comme trouver de nouvelles planètes dans le cosmos par rapport à trouver de la monnaie perdue dans son canapé.


Une corde en cuir nouée. Il y a un marqueur d'échelle pour montrer sa longueur (40 - 45 cm).

Lanière de cuir nouée datant d’environ 270 ans trouvée après la fonte d’un banc de glace près du col de Barbican à proximité de la limite occidentale du parc national Jasper. Photo : Todd Kristensen.

« Nous essayons de trouver le moment idéal pour visiter le banc de glace », précise Aaron Osicki. « Il est rare que nous allions sur la glace elle-même—elle n’est que angles et inclinaisons, et souvent recouverte de neige—nous ne faisons donc en général que le tour du banc. Nous regardons surtout les bords inférieurs et les canaux de drainage. »

En plus des bâtonnets trouvés en 2009, une sangle en cuir datée à environ 270 ans a été retrouvée les bancs de glace de Jasper.

Comme les tourbières, qui sont situées à des altitudes plus basses, les bancs de glace préservent les restes de créatures vivantes. M. Osicki et ses collègues ont trouvé des ramures (surtout de caribou, possiblement d’orignal) ainsi que du feuillage, du lichen, des mousses…et même des os de bison.

Ce type de découvertes aide les scientifiques à comprendre comment cet environnement alpin élevé, et les créatures qui y vivent, ont changé au fil du temps.

Disparation graduelle de l’archive de glace

Trois hommes debout sur fond de montagnes.

Brigade de topographes spécialisés en archéologie de bancs de glace : Un archéologue de Parcs Canada Aaron Osicki (gauche) accompagné de Todd Kristensen de la Commission archéologique de l’Alberta (droite) et de Mike Eder de l’Unité de gestion de Jasper (centre).

Partout dans le monde, des bancs de glace fondent rapidement et disparaissent à cause du changement climatique.

Une fois que les autres artéfacts délicats qui sont préservés à l’intérieur des bancs sont exposés à l’atmosphère, ils se désintègrent en quelques années seulement. Les scientifiques se dépêchent donc pour retrouver ces reliques avant qu’elles ne disparaissent avec les bancs de glace qui les protègent.

M. Osicki est témoin directement du retrait des bancs de glace, après avoir visité le banc de glace du lac Maligne à Jasper en 2016 et à nouveau en 2018-2019. « On peut nettement voir le volume qui a été perdu », souligne-t-il. « À ce rythme, le banc disparaîtra non pas dans des centaines mais dans des dizaines d’années. »

Cet article renferme du contenu de l’exposition « Des montagnes de changements » de Parcs Canada, qui examine les effets du changement climatique sur les parcs des montagnes. L’exposition est présentée au lieu historique national du Musée-du-Parc-Banff jusqu’en mars 2021.