Cet extrait est tiré du livre 1847, Grosse-Île au fil des jours par André Charbonneau et André Sévigny.

''passager de cabine vraisemblablement à bord du George , piloté par le capitaine Sheridan. Parti de Dublin le 30 mai le navire arrive à la Grosse-Île dans la soirée du 27 juillet 1847.''
(…) À 9 h, on vit s'approcher un bateau avec quatre rameurs et un homme de barre portant un chapeau à large bord et un manteau de cuir qui, nous dit le pilote, était le médecin-inspecteur. Quelques minutes plus tard, le bateau aborda et le docteur monta à bord. Il demanda rapidement à voir le capitaine et, avant qu'on lui ait répondu, il était en bas dans la cabine où la maîtresse [la femme du capitaine] finissait sa toilette. Il se présenta et s'informa s'il y avait de la maladie à bord et de quelle nature, ainsi que du nombre de patients présents. Après avoir eu réponse à ses questions et pris des notes, il ramassa vivement son chapeau, monta en courant l'échelle le long du pont et descendit dans la cale. Une fois dans la cale, on l'entendit dire avec sagacité: Ah! Il y a du typhus ici. Il s'arrêta à côté de la première couchette sur laquelle se trouvait un patient, prit son pouls, examina sa langue et remonta l'échelle à toute vitesse. En passant à côté de moi, il me donna des papiers qu'il fallait faire remplir par le capitaine pour «demain ou après-demain». Un instant plus tard, il était dans son bateau et, tandis que les hommes prenaient leurs rames, il me cria que je n'étais pas obligé de rester en quarantaine et que je pourrais monter à Québec quand je le voudrais. Je portai les papiers au capitaine qui était resté dans la cabine et qui pensait que le docteur y passerait pour donner des directives; quand il apprit que le docteur était parti, il se mit en colère. La maîtresse entreprit de le calmer en lui disant que le docteur allait probablement revenir durant la journée ou qu'il allait au moins nous envoyer un message. Quand je signifiai à la maîtresse que je pouvais quitter le brick, elle me regarda avec des yeux à faire pitié comme si elle voulait me dire: «Toi aussi, tu vas nous quitter?» Mais je n'en avais pas l'intention et j'étais déterminé à rester avec eux quoi qu'il arrive, jusqu'à ce qu'ils atteignent Québec.

Les pauvres passagers, qui s'attendaient à être tous examinés, portaient leurs plus beaux vêtements et étaient propres, bien qu'hagards et affaiblis. Leurs attentes furent grandement déçues, puisqu'ils croyaient que les malades allaient être immédiatement admis à l'hôpital et les personnes saines, débarquées sur l'île pour être éventuellement conduites à Québec dans un vapeur. De fait, c'était là les procédures auxquelles on était en droit de s'attendre selon les directives données au capitaine par le pilote quand ce dernier était monté à bord.

(…)

Toute la journée nous attendîmes un message de la rive et regardâmes le bateau du docteur qui allait d'un navire à l'autre. Ses visites aux autres navires étaient de même durée que celle qu'il nous avait faite, soit exactement cinq minutes. Nous imaginions parfois qu'il se dirigeait vers nous, mais l'instant d'après son bateau disparaissait derrière un gros navire. Nous pensions alors que nous allions être les prochains, mais non : les rameurs dirigeaient le bateau vers la berge. Le jour passa sans que nous ayons perdu espoir. Je ne pouvais pas croire qu'ici, tout près de ceux qui pouvaient nous secourir, nous devions être laissés à nous-mêmes et négligés comme quand nous étions en pleine mer. Après un voyage de deux mois, nous allions encore baigner dans cette pestilence, avec des malades sans médicaments, ni soins ni nourriture adéquate, et sans une goutte d'eau pure, l'eau du fleuve bien que non salée ici, étant polluée par les objets les plus dégoutants lancés par dessus bord par les occupants des navires. Ce n'était qu'une masse flottante de paille crasseuse, de lits souillés, de barils contenants les matières les plus infectes, de haillons et de vêtements en lambeaux, etc. (…). 1

1André Charbonneau, André Sévigny, 1847, Grosse-Île au fil des jours, Patrimoine canadien, Parcs Canada, 1997, pages 169 à 171.