Ce sont les autorités militaires britanniques qui commandent les premières études sur les voies navigables Rideau et Cataraqui, pendant la guerre de 1812, inquiètes de la possibilité que cette voie d’approvisionnement cruciale située le long du Saint-Laurent, entre Montréal et Kingston, soit coupée au cours d’une éventuelle attaque américaine. Il faut cependant attendre 1826 pour que la construction de cette voie terrestre soit décidée. Ce sont des travailleurs civils qui construisent le canal, mais il s’agit en fait d’un projet militaire du début à la fin. La construction est entièrement financée par le Trésor britannique, et c’est le lieutenant-colonel John By, des Royal Engineers, qui en assure la conception et la supervision.

Le réseau est ouvert à la navigation de transit en mai 1832, soit moins de six ans après le début des travaux, bien que les bâtiments défensifs du canal ne soient pas encore terminés. À l’époque, le canal Rideau est considéré comme un ouvrage de génie civil remarquable. Contrairement à la plupart des canaux construits en Amérique du Nord en ce temps-là, les ouvrages de génie civil du canal Rideau sont réalisés principalement en pierre de taille, et c’est le premier canal au monde à pouvoir accueillir des bateaux à vapeur. De plus, le canal traverse une région sauvage et isolée, ce qui pose de graves problèmes techniques et logistiques aux constructeurs. 

Le blockhaus de Merrickville est la plus grande structure de défense bâtie le long du canal et le plus imposant des quatre blockhaus. Il a été le premier blockhaus construit et celui qui respectait le plus fidèlement les plans du colonel By. Dans chaque mur de l’étage inférieur en pierres, il y avait une meurtrière devant servir à loger un canon, et les quatre côtés de l’étage supérieur en bois portaient des ouvertures d’où l’on pouvait tirer au fusil. D’autres ouvertures appelées mâchicoulis avaient aussi été pratiquées en dessous du surplomb afin de permettre aux défenseurs de faire feu sur tout attaquant qui tenterait de gravir les murs. L’étage supérieur du blockhaus abritait le maître éclusier et sa famille. En cas de guerre, le blockhaus devait servir de poste de rassemblement pour la milice locale, de dépôt d’approvisionnement et d’entreposage des provisions, des munitions et des armes, ainsi que de position défensive forte pour repousser tout ennemi qui tenterait de détruire les structures du canal. Le blockhaus n’a servi à des fins militaires qu’une seule fois, à la suite de la rébellion de 1837, lorsqu’il a été occupé temporairement par le 34e Régiment. En 1908-1909, comme le toit menace de s’effondrer, on doit enlever le deuxième étage, mais entre 1960 et 1965, le fortin est restauré pour retrouver son apparence initiale. Le blockhaus abrite présentement un musée qui raconte l’histoire du blockhaus proprement dit et de la région, sous la direction de la Merrickville and District Historical Society.

Pendant 16 ans, le canal Rideau constitue l’artère principale de transport entre le Bas-Canada et le Haut-Canada. Durant cette période seront construites plusieurs structures de défense, dont le blockhaus de Merrickville. Cependant, l’importance commerciale du canal Rideau commence à décliner avec l’achèvement des premiers canaux sur le Saint-Laurent, en 1848. L’itinéraire qui emprunte la voie du Saint-Laurent est plus court, plus rapide et moins coûteux que celui qui passe par Ottawa et les rivières Rideau et Cataraqui. Même si le canal Rideau conserve un rôle régional déterminant après 1848, il perd son importance au sein du réseau national de canaux. Le British Board of Ordnance reste propriétaire et exploitant du canal jusqu’en 1855, date à laquelle le réseau est cédé par écrit au gouvernement colonial du Canada. Ce transfert marque la fin de la période militaire du canal. 

Le canal Rideau n’a jamais été utilisé à des fins militaires ou au cours d’une guerre, mais il a joué un rôle indéniable dans le développement de l’Est de l’Ontario. La voie navigable facilite l’exploitation intensive des forêts (coupe, transport et transformation du bois) dans la région durant tout le XIXe siècle. Une grande partie de la richesse et du développement de l’Est de l’Ontario est directement attribuable aux sociétés d’exploitation forestière. Les colons sont attirés par les perspectives qu’offre la voie navigable. De nouveaux immigrants s’installent et le développement agricole du corridor des rivières Rideau et Cataraqui s’accélère. Le canal stimule l’émergence de centres industriels relativement importants, comme Merrickville et Smiths Falls. La ville d’Ottawa, baptisée au départ Bytown, doit ses origines et son aménagement urbain aux constructeurs du canal et au commerce généré par le trafic du canal. 

Dès le début du XXe siècle, les excursions et les activités récréatives organisées le long des lacs et des rivières du réseau prennent une place de plus en plus importante dans l’économie. Au début des années soixante, il n’y a plus aucune activité de navigation commerciale, et le canal Rideau devient une voie réservée aux plaisanciers. Aujourd’hui, le canal Rideau est un lien ininterrompu qui s’étend sur 200 km le long d’un corridor caractérisé par une variété de postes d’éclusage, de structures de canal, de paysages agricoles et urbains, de zones de patrimoine bâti, de milieux humides, de terrains boisés, d’endroits pittoresques et de rivages qui, ensemble, créent un milieu historique varié et exceptionnel. Même si le paysage a considérablement changé depuis que les militaires britanniques abandonnèrent le contrôle du canal en 1855, de nombreux éléments caractéristiques du canal subsistent depuis les tout débuts. La plupart des ouvrages de génie civil d’origine sont encore en place et opérationnels, et il reste plus de la moitié des bâtiments militaires. Les postes d’éclusage ont conservé en grande partie leur configuration d’origine et leur style du XIXe siècle. Qu’ils soient situés dans un centre urbain ou un village, en milieu rural ou agricole, ou dans une zone de villégiature, les postes d’éclusage donnent une impression de continuité et s’intègrent au paysage tout au long du tracé.

Bien que les structures du canal constituent les éléments les plus visibles du réseau, le canal Rideau est bien plus qu’une simple série d’ouvrages de génie civil et de maçonnerie. La construction du canal et son ouverture à la navigation de transit ont eu de grandes répercussions dans l’histoire naturelle et humaine du corridor du canal. Le corridor de transport, qui doit son existence au canal Rideau, représente un paysage riche et varié qui fait partie intégrante de la valeur du réseau.

Le milieu naturel du corridor du canal Rideau (boisés, milieux humides, îles et étendues d’eau) est une composante majeure de l’écosystème actuel de la région. Les terres submergées le long du corridor sont l’un des vestiges les plus visibles de la construction du canal. Bien que les milliers d’hectares de terres submergées fassent aujourd’hui partie du paysage, il s’agit d’un phénomène artificiel : c’est le résultat de l’utilisation de l’étale de la marée par les ingénieurs pour inonder les bas-fonds et créer le chenal de navigation. Les terres submergées constituent un aspect important du milieu naturel du corridor du canal et sont aussi directement liées à la construction du canal.

Les grandes étendues de milieux humides situées entre Merrickville et le lac Lower Rideau sont dues à la construction du canal, tout comme bon nombre de milieux humides qui s’étendent du sud de Jones Falls jusqu’à la rivière Styx. Les constructeurs du canal ont créé de nombreux lacs qui jalonnent le réseau et ils en ont considérablement élargi d’autres qui existaient déjà; il s’agit notamment des lacs Dows, Upper Rideau, Newboro, Opinicon, Whitefish, Cranberry et Colonel By.

Le paysage qui se déroule sur presque toute la longueur du canal est celui d’un milieu naturel à caractère rural. En revanche, vis-à-vis des grands centres urbains de Kingston et d’Ottawa, le paysage prend une toute autre allure. Le développement d’Ottawa et de sa banlieue vers le sud, le long de la rivière Rideau jusqu’à Kars, a grandement modifié cette partie du paysage. Mais si c’est la modernité urbaine qui domine à cet endroit, elle n’altère nullement le lien fondamental et évident entre le canal et Ottawa. Le plan d’origine de la ville et son développement initial sont directement liés à la construction et à l’exploitation du canal, durant la première moitié du XIXe siècle. Situé au coeur de la ville actuelle, le canal demeure un élément clé du patrimoine remarquable d’Ottawa et témoigne non seulement de l’évolution de la ville, depuis les tout premiers baraquements de chantier jusqu’à l’édification de la capitale moderne actuelle, mais également de l’histoire du pays. Le canal, tant sur le plan physique que symbolique, demeure au coeur de la capitale nationale.

Dans le port de Kingston, à l’extrémité sud de la voie navigable, le paysage présente un témoignage bouleversant des origines militaires du canal Rideau. Là, surplombant le canal et le port, se trouve le fort Henry, l’une des plus importantes fortifications construites à l’ouest de Québec durant la colonie. Cette citadelle, de même que les quatre tours Martello qui jalonnent le port, constituait un système de défense protégeant le port et l’accès au canal.

Aujourd’hui, le lien tangible qui unit le canal aux fortifications de Kingston constitue un témoin remarquable dans le paysage patrimonial.

Quoique de taille beaucoup plus modeste que Kingston ou Ottawa, la petite ville de Smiths Falls et le village de Newboro ont été fondés au moment de la construction du canal et de son ouverture à la navigation. D’autres localités comme Kingston Mills, Chaffeys Lock, Merrickville et Burritts Rapids existaient déjà avant la construction du canal, établis en petits peuplements et autour d’usines. Cependant, depuis la fin des années 1820, l’histoire de ces localités est étroitement liée à la voie navigable, notamment grâce à leurs postes d’éclusage.

Aujourd’hui, le canal Rideau constitue un corridor historique de navigation qui rassemble, le long de son tracé, des éléments naturels et culturels variés, constituant ainsi un trait d’union entre le présent et le passé.

Ressources de niveau 1 : Ressources qui symbolisent ou illustrent l’importance nationale du lieu.


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