Le changement, source possible de défis pour le parc national Kluane
Dans la réserve de parc national Kluane, on peut s’attendre à ce que s’opèrent certains types de changements : le passage que se fraient les glaciers bleu vert dans les cours d’eau, l’effondrement d’énormes séracs en cascades de glace, la poussée des montagnes vers le ciel sous l’action des plaques tectoniques sous terre.
Certains des changements observés sont de nature cyclique, notamment l’essor et le déclin de populations d’animaux comme le lièvre d’Amérique, qui se produisent aux dix ans. D’autres sont d’envergure catastrophique, comme le barrage de glace du lac glaciaire Alsek, qui a cédé il y a quelque 150 ans, faisant dévaler une énorme quantité d’eau jusqu’à l’océan Pacifique.
Tous ces changements s’inscrivent dans l’ordre naturel des choses : ils ne sont pas si inopinés dans un endroit comme le parc national Kluane, où les orages en provenance du Pacifique créent la plus forte concentration de pics élevés en Amérique du Nord, lesquels forment le champ de glace non polaire le plus vaste au monde.
Vue du glacier Kaskawulsh et montagnes en arrière-plan.© Parcs Canada / Butterall
Au cours de la dernière décennie toutefois, un changement moins souhaitable touche le parc national Kluane. À l’instar du reste du Nord, le climat de la région de Kluane se réchauffe, et les écosystèmes qui composent ce paysage spectaculaire — autrefois considéré si vierge — semblent éprouver de la difficulté à s’adapter à ce nouveau régime.
La région de Kluane a été la proie de la pire infestation de typographes de l’épinette au Canada. Les coups de froid hivernaux finissent habituellement par avoir raison des infestations périodiques, mais celle-là — observée pour la première fois en 1994 — s’est poursuivie pendant beaucoup plus longtemps que la normale. Les chercheurs soupçonnent que les étés plus chauds ont favorisé la croissance de ces populations de scolytes et qu’ils ont rendu la tâche plus difficile aux arbres qui, affaiblis par les périodes de sécheresse, doivent chasser ces envahisseurs en produisant de grandes quantités de sève.
Vue aérienne des effets du dendroctone de l’épinette sur les épinettes.© Parcs Canada
Nous ignorons si les changements climatiques sont à la source du déclin soudain du nombre de saumons kokanis qui fraient dans les lacs du parc. En moyenne, quelque 2 600 de ces truites confinées aux eaux intérieures frayaient à Kluane chaque année. En 1996 (une année record), les chercheurs ont dénombré plus de 8 000 saumons kokanis; l’an dernier (2006), ils n’en ont relevé que 94.
Des saumons kokanis dans l’eau.© Parcs Canada / Halverson
Même les imposants glaciers de Kluane semblent dépérir; une étude d’Alaska publiée en 2002 a révélé qu’un grand nombre des glaciers de la région, y compris le Kaskawulsh, reculent à un taux de 1,8 m par année.
« Le changement est une grande source de perturbation pour les écosystèmes », confirme Ray Breneman, gestionnaire des écosystèmes et des activités des gardes de parc au parc national Kluane.
Les gestionnaires du parc ont également la tâche très difficile car leur principal mandat est de protéger l’intégrité écologique, c’est-à-dire qu’ils doivent faire en sorte que les écosystèmes du parc restent complets et qu’ils ne soient pas modifiés considérablement par les humains.
Un mouflon de Dall femelle au sommet d'un escarpement qui regarde vers le bas.© Parcs Canada
Nous sommes à l’ère du changement climatique et, comme la cible à viser en matière d’intégrité écologique a tendance à se déplacer, elle est plus difficile à atteindre. La seule façon de déterminer si les changements qui s’opèrent sont de courte durée ou s’ils s’insèrent dans le cycle normal des choses à long terme, c’est d’en assurer le suivi. Et c’est justement ce que le parc national Kluane a entrepris il y a de ça plusieurs années.
Le parc compte sur l’appui de plusieurs partenaires dans le cadre du Projet de surveillance écologique de Kluane, qui repose sur des travaux de recherche déjà réalisés pour le Projet de l’écosystème de la forêt boréale de Kluane . Les recherches intensives menées depuis dix ans depuis l’Arctic Institute Research Station ont contribué grandement à enrichir nos connaissances sur le réseau trophique de Kluane et sur l’ensemble de la forêt boréale.
Un cygne sur une île.© Parcs Canada
Les gardes de parc surveillent les populations de mouflons, de chèvres et d’orignaux du parc et, jusqu’à présent, ils n’ont signalé aucun changement notable. Ils effectuent également le relevé des populations de saumons kokanis dans le but de déterminer la source de leur déclin. Ils espèrent également savoir si certains d’entre eux fraient ailleurs.
Selon M. Breneman, les changements climatiques n’auront pas nécessairement des effets nuisibles pour toutes les espèces, étant donné qu’environ 80 p.100 de la superficie du parc national Kluane se trouve sous la glace et la neige. Le retrait des glaciers pourrait avoir pour effet d’agrandir la ceinture verte qui longe la limite est du parc, ce qui créera des parcelles d’habitat alpin pour certains animaux sauvages dont le mouflon de Dall et la chèvre de montagne.
Il se peut toutefois que des espèces exotiques, comme le mélilot et la luzerne, envahissent le sol fraîchement dénudé et fassent concurrence aux espèces établies dans le parc. De plus, la fonte des glaciers pourrait faire monter le niveau des lacs et cours d’eau du parc, ce qui aura des effets sur les sites de nidification de certaines espèces comme la sterne arctique et le cygne trompette.
Si l’on ne connaît pas encore l’issue de l’infestation de typographes, M. Breneman est d’avis que l’insecte n’a pas éliminé les pessières du parc; de nombreuses jeunes épinettes sont encore en vie, et on constate une régénération des peuplements dans le parc. Selon M. Breneman, l’emplacement de Kluane et son historique sont peut-être responsables de sa vulnérabilité accrue face à ces scolytes.
Dans cette région, les peuplements d’épinettes blanches matures sont composés de spécimens qui ont pratiquement tous le même âge, étant donné qu’ils ont entamé leur croissance après que le lac glaciaire Alsek, qui recouvrait encore la majeure partie de la région de Kluane en 1852, se soit vidé. De plus, Kluane se trouve dans une « zone sans éclairs », où la foudre s’abat rarement, ce qui fait que les feux de forêt n’ont pas favorisé la croissance d’une forêt mixte, plus apte à résister à l’attaque des scolytes.
« Les insectes joueraient donc le rôle du feu, déclare M. Breneman. Quand il y a des arbres d’âge mûr, quelque chose se produit, tôt ou tard. »
M. Breneman dit de Kluane que c’est un parc à mi-chemin entre les parcs nordiques isolés comme Vuntut, et les parcs plus au sud, comme Banff et Jasper. Faciles d’accès, ces parcs courent toujours le risque de devenir des îlots protégés parmi une mer de développement et, lorsque cette situation se produit, les populations fauniques en font pratiquement toujours les frais.
Même si le parc national Kluane protège une étendue de terre de 22 100 km 2, ce qui en fait le deuxième parc de montagne au chapitre de la superficie au Canada, M. Breneman croit que les animaux sauvages risquent toujours d’être touchés par l’aménagement qui se fait à l’extérieur du périmètre du parc. Les immenses champs de glace des monts St. Elias forment un mur à l’ouest de la ceinture verte de Kluane, et des espèces fauniques, comme l’orignal et le grizzli, n’auront aucune issue si l’habitat qui se trouve à l’extérieur du parc continue de se fragmenter de la sorte.
Branches recouvertes de givre et soleil comme toile de fond.© Parcs Canada
Malgré tous ces défis, le parc national Kluane présente de nombreux avantages naturels — l’un étant sa seule superficie : il forme, avec le parc national Wrangell-St. Elias de l’Alaska et le parc Alsek-Tatshenshini de la Colombie-Britannique, l’aire protégée internationale la plus vaste au monde.
De plus, l’aménagement n’a pas exercé autant de pressions sur ce parc que dans les parcs plus au sud; il reste donc du temps pour tirer des leçons et se préparer pour l’avenir.
« Nous avons l’occasion d’être très proactifs, déclare M. Breneman. Il nous est encore possible d’adopter des mesures d’atténuation à l’avance, et nous avons des occasions en or à saisir ici. »