Parc national du Canada des Prairies

Terre de Désolation

Bon nombre de gens trouvent que les prairies constituent un paysage difficile à apprécier. Ne soyez pas découragé si vous faites partie de ce groupe. Nombreux sont ceux qui pensent que voir de la beauté dans cet apparent vide relève du défi. Combien de fois avez-vous entendu : « Les Prairies? Pourquoi aller là-bas? Il n'y a que de l'herbe! » C'est vrai qu'apprécier les prairies demande de la patience, un regard différent sur le monde, une ouverture de coeur et un sens aigu de l'espace.

D'autres paysages semblent plus faciles à apprécier. Le caractère dramatique et enivrant des horizons des montagnes Rocheuses, la taille et la grandeur spectaculaire vous clouent à votre siège : vous êtes saisi et tout semble vous dire « Regardez » - et qui oserait s'opposer à une montagne? Au bord de la mer, c'est le rythme du ressac et du vent qui hypnotise, vous transporte, vous met en transe. Quant aux forêts du nord, elles évoquent le mystère. Le silence, la chaleur des ténèbres et la douceur du vert vous invitent, ils vous attirent comme une mouche dans une sarracénie pourpre. Les prairies présentent un défi. Un défi pour l'oeil, pour l'imagination et pour l'esprit.

L'espace, la dernière frontière... Le paysage de prairie évoque certes deux thèmes importants : la subtilité et l'espace. L'espace est enivrant, immense!

En décrivant le paysage, Wallace Stegner parlait d': « une distance sans limite, un horizon qui ne limitait pas le paysage mais qui, au contraire, ne faisait que suggérer l'au-delà infini. »

Une coulée bloquée par des peupliers rabougris et le pied des collines repliées en arrière-plan.
Une coulée bloquée par des peupliers rabougris et le pied des collines repliées en arrière-plan.
© Parcs Canada/ Wayne Lynch /08.81.03.05(69), 1989

Selon les explorateurs qui y sont venus, la région n'offrait rien d'autre que des fourrures. Il s'agissait d'un désert physique et esthétique. Son paysage était saisissant par le vide qui en émanait, « ...son immensité terrifiante, inhumaine », a dit Ronald Rees, sans parler de l'isolement. La terre et le ciel n'avaient rien de réconfortant pour le voyageur qui, venant généralement d'Europe, était si habitué à voir des cours d'eau, des arbres, des forêts et des collines. La prairie était, selon William Butler, « Une terre de désolation ». Parlant de l'isolement de la prairie, Alexander Sutherland écrivait « ...à mesure que nous y avançons, nous nous isolons de plus en plus comme si nous étions en pleine mer. »

Au cours des années récentes, nous avons appris à aborder les prairies non comme les pionniers, les industriels, les colons, les traiteurs, les explorateurs ou les Européens, mais comme des gens : les gens des prairies. Nous avons réussi à voir cette région, non en terme d'utilisation immédiate, mais pour ce qu'elle est, « les plus petits dénominateurs communs de la nature, le ciel et la terre à leur plus simple expression - la prairie de la Saskatchewan », a écrit W.O. Mitchell. Cette façon minimaliste d'aborder la région, on l'a étendue à l'individu et à son unique relation à la terre - car cette terre a façonné son identité. Dans l'immense sphère céleste des prairies, l'individu était « le point d'interrogation dans la sphère », selon Wallace Stegner.

« Une distance sans limite, un horizon qui ne limitait pas le paysage mais qui, au contraire, ne faisait que suggérer l'au-delà infini. » Wallace Stegner

Un homme, le Capitaine Butler, a été capable de voir la nouvelle terre pour ce qu'elle était : quelque chose de net, sec, nouveau et immense, « une vue si vaste que l'espace infini semble pour une fois prendre forme et, en un seul regard, l'oeil est rassasié d'immensité... [la terre est] réduite à sa propre nudité, l'espace se tient en avant avec une grandeur presque terrible ». Une telle région doit bien inspirer certains traits et sentiments à ses habitants et visiteurs. Wallace Stegner en savait quelque chose : « C'est un pays qui forme des gens mystiques, des gens égocentriques, peut-être des poètes, mais pas d'humbles êtres humains. À midi, le soleil coule tout entier sur votre tête; au lever ou au coucher du soleil, vous projetez une ombre longue d'une centaine de mètres. Ce ne sont pas les habitants des prairies qui ont inventé l'indifférence de l'univers ou la faiblesse de l'homme. Ici, vous vous sentirez peut-être faible, vulnérable mais jamais inaperçu ».

La subtilité est cependant l'élément des prairies qui exige le plus de patience, mais la patience est aussi la clé nécessaire pour découvrir certains des plus glorieux secrets de la prairie. Quand ils ont été pour la première fois confrontés à la prairie, les colons, les voyageurs et les explorateurs ont eu l'impression d'être au bord de l'océan. De leurs pieds jusqu'à l'horizon, s'étendait un tapis d'herbe sans fin, qui se mouvait et dansait comme des vagues dans le vent. Et c'est ici qu'est la subtilité! Le vent peint une toile de couleurs changeantes : rien à voir avec les contrastes noirs et blancs des glaciers et des pics de montagnes, ce sont des nuances de vert, de brun et de bleu qui dansent contre un arrière-plan de ciel vibrant. « Une terre de grands espaces dégagés, de lignes douces, d'harmonies de couleurs », notait C.W. Jeffries. Puis, caché dans les herbes, un cadeau pour le patient et le curieux qui découvre une multitude de fleurs délicates et timides. Infini et invisible aussi le chant des oiseaux. Le monde devient de plus en plus abstrait et infiniment beau.

« Désolé? Rébarbatif? Il n'y a pas de pays qui, dans ses bons moments, soit plus beau... Vous n'échapperez pas au vent, mais vous apprendrez à plier et à cligner des yeux. Vous n'échapperez pas au ciel et au soleil, mais vous les porterez sur votre dos et dans vos yeux. Vous deviendrez très conscient de vous-même. Le monde est très grand, le ciel est encore plus grand, et vous êtes très petit... », a écrit Wallace Stregner.

Pour apprécier les prairies, vous devez sortir de votre voiture, car celle-ci est un espace confiné et une barrière pour les sons. Laissez votre coeur vous guider.

L'angle pointue de 450 de la butte encadre la vallée de la rivière Frenchman qui s'étend à l'horizon.
L’angle pointue de 45° de la butte encadre la vallée de la rivière Frenchman qui s’étend à l’horizon.
© Environement Canada / Troy I. Wellicome /2001

Prenez le temps d'explorer : le vent et le ciel veillent à ce qu'aucun endroit ne soit jamais semblable, les oiseaux seront votre compagnie, la plainte du coyote sera votre mystère, les étoiles seront votre protection et l'espace votre liberté.

« C'est un pays qui forme des gens mystiques, des gens égocentriques, peut-être des poètes, mais pas d'humbles êtres humains. » Wallace Stegner