Parc national du Canada de la Mauricie
L'orignal et le loup, plus qu'une question de survie
Un orignal
© Parcs Canada/Jacques Pleau
Saviez-vous que le parc national de la Mauricie est le parc national le plus à l'est du Canada qui abrite encore une meute de loups? Le loup est une espèce clé des écosystèmes forestiers. Son rôle de prédateur au sommet de la chaîne alimentaire assure la santé des populations d’ongulés. Malgré le nombre important d'orignaux au parc de la Mauricie, la protection du loup constitue tout un défi de conservation.
La politique des parcs nationaux reconnaît que les écosystèmes doivent recevoir le plus haut degré de protection pour assurer la perpétuation de milieux naturels relativement peu dégradés par l’activité humaine. Seule une connaissance de la dynamique des populations animales à protéger et des enjeux de conservation permet d’élaborer adéquatement les stratégies de conservation. Ainsi, afin de suivre l'évolution du cheptel d'orignaux et d'identifier les facteurs qui compromettent son intégrité, le Service de la conservation des ressources naturelles a procédé à des inventaires cycliques depuis la création du parc en 1970. Une attention particulière a également été portée à l'égard de la situation du loup.
Situation de l’orignal
La population d'orignaux du parc national de la Mauricie a été évaluée, en l'an 2000, à un niveau de densité de 5,3 bêtes par 10 km2. Depuis la création du parc, l'arrêt de la chasse a permis l'expansion du cheptel, qui est passé de 35 à près de 300 orignaux (Figure 1). À l'hiver 2000, 109 ravages ont été inventoriés par hélicoptère et, depuis la réalisation des premiers inventaires cycliques, le nombre d'orignaux par ravage est resté stable, soit 2,3. Malgré tout, la situation de la population est préoccupante, car plusieurs facteurs en compromettent la dynamique naturelle.
Évolution de la population d’orignaux au parc national de la Mauricie, 1971-2000.
© Parcs Canada
Utilisation des terres adjacentes au parc
Les coupes de bois intensives effectuées autour du parc entre 1980 et 1990 ont occasionné une perte importante d'abris pour les orignaux et facilité l'accès au territoire pour les chasseurs. Ceci a réduit de façon significative les densités d'orignaux dans les territoires libres adjacents au parc (0,7 orignal/10 km2, hiver 1989).
Le prélèvement annuel d’orignaux dû à la chasse pratiquée en périphérie du parc est élevé. Une moyenne de 32 orignaux (1,5 orignaux/10 km2) ont été abattus sur une bande de 3 km entourant le parc entre 1982 et 1990 (excluant les réserves fauniques Mastigouche et du Saint-Maurice ainsi que la rive est de la rivière Saint-Maurice). Cette récolte représentait en 1989, 13 % de la population hivernale du parc.
La chasse périphérique modifie les caractéristiques de la population. La densité d'orignaux est significativement plus faible dans la portion sud du parc, soit près du secteur où s'effectue 63 % des abattages annuels. De plus, la productivité (nombre de jeunes par femelle et pourcentage de veaux) est plus élevée près de ces zones de chasse qu'au centre du parc.
La chasse périphérique exerce donc une influence sur le troupeau en ralentissant et en limitant l'expansion de la population ainsi qu'en rajeunissant artificiellement le cheptel, notamment dans les secteurs situés près des zones de chasse. Par ses dimensions et sa configuration particulière, le parc assure la protection d'environ 75 % des orignaux reproducteurs.
Vieillissement de la végétation à l'intérieur du parc
Étant donné la suppression totale des feux de forêt depuis près de 30 ans, les jeunes forêts (0-20 ans) capables de fournir de grandes quantités de nourriture de haute valeur nutritive sont pratiquement absentes dans le parc. Bien qu'actuellement il soit peu probable que la capacité de support du milieu soit atteinte, l'absence de zones de régénération peut favoriser localement le déplacement des orignaux dans les aires de coupe limitrophes au parc, les rendant ainsi vulnérables à la chasse.
Situation précaire du loup
Le loup, comme l'ours noir, est reconnu comme l'une des composantes importantes dans la dynamique naturelle des populations d'orignaux. Ces deux espèces possèdent toutefois des domaines vitaux qui excèdent largement les limites du parc et, de ce fait, les rendent vulnérables à la chasse, au piégeage et au contrôle de la déprédation. La situation de la population de loups dans le parc est précaire. Une des deux meutes qui le fréquentait depuis plusieurs années est disparue entre 1988 et 1993. La présence du loup dans le parc est devenue de plus en plus sporadique, à un point tel qu'on ne peut certifier qu'il remplisse adéquatement son rôle écologique. Étant donné l'exiguïté du territoire du parc, le maintien d'une population viable de loups n'est pas assuré.
Défi de conservation
Une amélioration continue des connaissances sur l'état et l'évolution des populations de grands mammifères est nécessaire. Il faut également identifier les actions à entreprendre pour assurer le développement naturel de la population d'orignaux et le maintien du loup dans l'écosystème mauricien. Parmi celles-ci, mentionnons:
- préciser l'impact de la chasse et des coupes forestières périphériques sur l'évolution du cheptel d’orignaux;
- réévaluer la capacité de support de la végétation actuelle du parc en fonction de la population d'orignaux;
- rétablir le rôle du feu dans la dynamique naturelle des écosystèmes forestiers du parc tout en tenant compte des effets des autres perturbations naturelles, telles que les chablis et les épidémies d'insectes. Une superficie d'environ 20 % devra être maintenue en jeunes peuplements (0-20 ans) afin d’offrir des conditions optimales à la population d’orignaux favorisant indirectement la présence du loup;
- effectuer un suivi permanent des populations de loups, d’orignaux et de cerfs de Virginie;
- harmoniser les modes de gestion des terres adjacentes avec ceux du parc afin de préserver l'évolution naturelle des écosystèmes et la dynamique des populations animales à grand domaine vital.
Dans les années à venir, tous les efforts seront mis de l'avant afin de favoriser la présence d'une meute de loups dans le parc. Cet aspect est primordial, car l'action du loup détermine toute la structure d'une des chaînes alimentaires caractéristiques et fragiles de l'écosystème mauricien.
Une étude sur le loup de l'Est
En avril 2000, une étude a été entreprise par Parcs Canada afin de documenter l'écologie du loup dans le parc et la région environnante. Cette étude a été réalisée avec la collaboration de l'Université de Sherbrooke (Mario Villemure M.Sc. et Marco Festa-Bianchet, Ph.D.) et de la Société de la faune et des parcs du Québec.
Les principaux objectifs de cette étude sont: évaluer la taille de la population de loups et sa distribution, déterminer les facteurs de mortalité des loups et l’impact de ces facteurs sur la dynamique des populations, évaluer l’influence des activités humaines sur le comportement du loup, documenter les relations écologiques (prédation, compétition et possibilités d’hybridation) entre le loup et le coyote et localiser les tanières et les autres sites d’importance pour le loup.
Au cours de cette étude, 16 loups et six coyotes ont été munis de colliers émetteurs afin de suivre leurs déplacements à l’aide de la télémétrie. La capture des animaux, la prise de données sur les individus, les observations, les suivis de pistes, les séances de hurlements et la récolte de fèces ont constitué la majeure partie des travaux de terrains durant les deux années de l’étude.
Les résultats confirment la fragilité du loup dans le grand écosystème Mauricien. La forte diminution, au cours de l’hiver, du nombre de loups dans chaque meute étudiée est inquiétante. Il est évident que les déplacements transfrontaliers des loups du parc les rendent vulnérables au piégeage et à la chasse pratiqués en périphérie. Le taux d’exploitation affectant la population de loups sur l’aire d’étude est largement supérieur au taux maximal de 30 % suggéré afin d’éviter un déclin de la population.
La superficie des territoires des meutes de loups excède largement les limites du parc. Une seule meute utilise le parc de façon permanente avec 74% de son territoire à l’intérieur des limites du parc, alors qu’une autre meute l'utilise davantage en hiver, avec seulement 19% de son territoire situé dans le parc. Sur le plan écologique, le parc a une faible superficie et ne peut donc pas assurer pleinement la protection des loups présents sur son territoire. De plus, le comportement des loups du parc est affecté par l'augmentation du nombre de visiteurs durant la saison estivale.
Fait intéressant, les analyses génétiques effectuées ont confirmé l’appartenance des loups du parc et de sa région à la sous-espèce du loup de l’Est (Canis Iupus lycaon). En mai 2001, le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) a attribué à cette sous-espèce un statut préoccupant. Comme le parc national est le territoire protégé situé le plus à l’est dans l’aire de distribution du loup de l’Est, il pourrait jouer un rôle clé dans sa protection.
Denis Masse, M.Sc. biol.
Responsable de la gestion de la faune