Parc national du Canada de la Mauricie
Journal intime d'un loup!
Vous avez aujourd'hui la chance de commettre une indiscrétion des plus intéressantes. Sans scrupule, pénétrez dans l'univers de Guy. Au printemps 2001, son journal intime a été trouvé en bordure de la route Promenade. Malgré que ce soit plutôt indiscret, saisissez l'occasion d'en connaître plus sur lui.
Son journal est littéralement bouleversant. Pauvre Guy! il a vécu de fréquents deuils et a, de toute évidence, beaucoup d'inquiétudes. En plus de relater sa vie au fil des saisons, son journal fait état des perceptions que les humains ont eues de lui par le passé et met en lumière des interrogations relatives à son avenir dans le parc.
C'est un merveilleux coup de chance d'avoir trouvé ce journal, car il complète très bien l'étude scientifique sur les loups qui a été réalisée en 2000 dans le parc national de la Mauricie.
Janvier
En cette nouvelle année 2000, ma seule résolution, outre celle de réussir ma vie, est de relater mes mémoires. Depuis maintenant près de quatre ans que je vis au parc de la Mauricie et, année après année, la vie ici est toujours aussi pleine d'action.
Hier soir, nous avions tous faim et nous n'avions pas mangé depuis quelques jours. Enfin, le soleil s'est couché. J'ai hurlé l'appel et les cinq autres membres de ma meute ont couru vers moi. Nous avons chanté longtemps, afin de nous mettre dans l'ambiance. Puis, ce fut le départ. J'étais en tête de file. Nous humions l'air à la recherche du moindre indice.
Une meute de loups encerclant un orignal © Parcs Canada
Soudainement, Charlo, notre expert renifleur, s'est arrêté, le nez au vent. L'odeur d'un orignal lui parvenait par-delà la grande vallée. À son odeur, nous savions que c'était un mâle. Lisette, la meilleure de nos chasseuses, est donc passée en tête de file. Parvenus à la lisière des sapins, nous avons vu notre cible. J'ai décidé que certains d'entre nous irions droit vers elle, alors que deux des nôtres feraient le tour de la colline à la course pour l'intercepter de l'autre côté du lac Wapizagonke.
En nous apercevant, l'orignal a fui. Nous l'avons suivi longtemps pour le fatiguer. Il était assez âgé. Ça nous a facilité la tâche. Lorsqu'il a ralenti le pas, nous avons augmenté le nôtre et avons formé un demi-cercle autour de lui.
Nos deux coéquipiers qui l'attendaient se sont précipités sur lui. Après un long combat, et une fracture d'une côte pour Charlo, nous avons enfin pu nous gaver chacun notre tour. J'ai dû manger 20 livres de cette sublime chair. Après ce copieux repas, le soleil pointait à l'horizon et indiquait le début du jour. Nous avons marché jusqu'à notre repère et nous nous sommes endormis le ventre bien rond.
Pour en savoir plus
Retour vers le haut
Mi-février
Ah! l'amooooooour avec un immense « A »! Quelle saison riche en odeurs et stimulante pour les hormones. Les odeurs dégagées par Misha à cette période de l'année sont invitantes. Je la reconnais parmi tous les autres loups et louves. Je crois que je ne suis pas le seul à sentir l'amour chez les femelles… Il ne nous sera pas tâche facile d'empêcher les autres d'essayer de combler leur instinct. Charlo renifle ardemment l'odeur des femelles. Quant à Jules, il est bien heureusement trop jeune pour y penser. Il n'a pas encore deux ans…
C'est dommage, mais il n'y aura pas d'autres louveteaux que les miens cette année. Tous aideront à les élever, et nous aurons ainsi plus de chances d'assurer leur survie.
Hier soir, lorsque nous retournions chercher les restes d'une proie que nous avions chassée deux jours auparavant, Aly a été surprise par le déclenchement d'un piège. La même chose est arrivée à Lisette en décembre dernier. Décidément, les gardes de parc sont prêts à tout pour apprendre à nous connaître. Bref, nous avons quitté les lieux sans pouvoir l'aider. J'espère qu'elle s'en sortira. Elle n'était pas blessée.
Pour en savoir plus
Retour vers le haut
Fin mars
La naissance des louveteaux approche à grands pas. Comme tout se déroule bien depuis que nous utilisons la tanière, nous y retournons pour que Misha ait ses petits. Les préparatifs battent leur plein. Cette année, nous avons décidé de rendre la tanière plus luxueuse.
Aly, Lisette et Misha la réaménagent et creusent un tunnel supplémentaire. Un peu plus d'espace sera apprécié. Heureusement que c'est un petit coin de paradis, car le clan y passera tout l'été; ce sera notre nouveau point de ralliement.
Ah oui, j'oubliais! Aly est revenue. Ce qu'elle a l'air d'un clown avec ses boucles d'oreilles et son collier au cou! Comme pour Lisette, son expérience n'a pas été trop difficile. Elle est revenue deux jours plus tard.
Pour en savoir plus
Retour vers le haut
Début mai
Je ne dis pas ça parce que c'est moi le père, mais ils sont tellement beaux! Samy, Myrtille et Roméo sont nos trois nouveaux mousquetaires. C'est peu comparativement à l'année dernière, où nous avions eu six louveteaux. Toute la meute est occupée depuis la naissance. Tous font des va-et-vient afin d'apporter de la nourriture à Misha pour qu'elle soit au meilleur de sa forme. Elle ne peut pas encore quitter la tanière, car les jeunes ont besoin d'elle constamment pour boire son lait.
Myrtille et Roméo sont aventuriers, tandis que Samy est un peu moins curieux. Alors que les deux autres pointent déjà le nez hors de la tanière, il préfère rester à l'intérieur. Leur personnalité commence déjà à se forger. Le petit Roméo a de la graine de dominant en lui. Qui sait? Peut-être prendra-t-il un jour ma place de chef, ou encore ira-t-il fonder une nouvelle meute sur les territoires voisins. Lorsqu'ils auront huit semaines, ils commenceront à manger de la bonne chair, et toute la meute pourra les nourrir. Je suis fier de ma meute, qui comporte maintenant neuf individus.
Retour vers le haut
Juin
Les Amérindiens qui vivaient ici avant l'arrivée des hommes blancs entretenaient des liens étroits avec la nature et avaient beaucoup de considération pour nous. Ils se sentaient unis avec nous et s'inspiraient grandement de notre art de chasser. Il leur fallait, tout comme nous, chercher leurs proies pour survivre. La chasse était un art difficile autant pour eux que pour nous.
Ce fut bien différent quand les premiers habitants européens arrivèrent ici pour coloniser cette terre inhospitalière aux hivers rigoureux. Pour eux, nous représentions l'essence même de la nature sauvage et de la prédation cruelle. Les loups et les Amérindiens étaient le symbole de l'hostilité du milieu qu'ils tentaient de conquérir. En dépit du fait que les habitants avaient des contacts avec les Amérindiens, le respect des loups n'a pas été transmis aux Blancs.
Comme ces habitants ont vite fait de miser sur l'agriculture afin de subvenir à leurs besoins, nous sommes devenus une fois de plus, quoique n'ayant jamais vraiment cessé de l'être, un ennemi. Cette fois-ci, en raison de notre prédation sur le bétail des agriculteurs, nous étions considérés comme une nuisance à la civilisation et au progrès.
Pour en savoir plus
Retour vers le haut
Fin juillet
Enfin! Les satanées mouches noires ont commencé à être moins présentes et nous sommes déménagés à notre site de rendez-vous. Nous sommes tous réunis, car les jeunes nous y ont suivis. Hier, en fin d'après-midi, nous avons tellement joué qu'il nous a fallu reprendre notre souffle avant de partir à la chasse.
Site de rendez-vous des loups © Parcs Canada, Amélie Villemure Ma meute me porte beaucoup d'attention. Je suis la plupart du temps au centre de ces moments de jeux et de réjouissances. Les louveteaux ont également leur place dans ces jeux et affirment de plus en plus leur personnalité et leur rang social. Après ces jeux, nous avons hurlé longtemps ensemble avant de partir à la chasse.
En parlant de hurlement, l'autre soir, j'ai entendu un visiteur du parc national dire que nous hurlions à la pleine lune. Décidément, les humains nous prêtent plein d'intentions. Depuis la nuit des temps, notre hurlement est mystifié et associé à toutes sortes d'histoires plus ou moins catholiques.
Meute hurlant en cœur© Parcs Canada, Amélie VillemureBref, après avoir hurlé, nous sommes partis à la chasse, activité avec laquelle Misha peut enfin renouer. Parfois, elle nous suit, et comme les petits sont encore jeunes, il y a toujours un loup qui doit prendre la relève pour surveiller les jeunes au site de rendez-vous. La plupart du temps, la gardienne est Aly, mais parfois, c'est Lisette qui occupe ce poste.
Pour en savoir plus
Retour vers le haut
Fin août
Mes jeunes commencent à chasser. Ils ne ramènent pas de gros morceaux de viande, mais ils prennent de l'expérience. Myrtille a attrapé sa première souris sylvestre, et Roméo, son premier rat musqué. Samy n'a réussi qu'à attraper des bleuets. Nous les laissons donc seuls au site de rendez-vous lorsque nous allons à la chasse. Nous partageons encore nos prises avec les jeunes, car ils ne sont pas encore tout à fait autonomes. Le mois prochain, ils feront comme les autres.
Hier, Aly et Charlo se sont fait tirer dessus juste au nord du parc, en bordure de la rivière Matawin. Je suis inquiet pour Lisette. Elle est disparue il y a quelques jours. J'espère que ce tireur de loups n'aura pas l'occasion de lui faire la peau à elle aussi. La saison de chasse n'est même pas encore ouverte. Il faut vraiment nous en vouloir et n'avoir aucun respect ni des règlements ni de la nature pour faire une telle chose. C'est un acte illégal et immoral.
Notre territoire est si vaste qu'il excède la superficie du parc national. Évidemment, nous n'avons pas conscience des limites administratives du parc. L'exploration au-delà de ces limites aura tué Aly et Charlo. Quand nous sommes à l'intérieur du parc, tout va bien. Quand nous en sortons, ça risque de mal tourner.
Pour en savoir plus
Retour vers le haut
Septembre
J'ai maintenant l'air aussi ridicule que Lisette, toujours portée disparue, et que notre défunte Aly. Je crois que ce sont les mêmes qui m'ont capturé. Je sais maintenant, pour l'avoir vécu, que ça ne fait pas mal. J'imagine que c'est pour notre bien.
Tout ce dont je me souviens, c'est qu'un homme a tendu vers moi une perche avec un cerceau au bout, me l'a glissée autour du cou, m'a immobilisé et m'a piqué une fesse. J'imagine qu'ils m'ont fait plein de choses dont je n'ai pas eu conscience. Je me suis réveillé confortablement couché au pied d'un arbre avec le sentiment qu'on m'observait au loin.
Retour vers le haut
Octobre
Seulement quatre jours après l'ouverture de la saison de piégeage, Lisette s'est fait capturer. Sacrée Lisette! Elle avait fait un bon bout de chemin. Le trappeur l'a capturée dans la zec (zone d'exploitation contrôlée) du Gros-Brochet. Selon les dires de certains, elle aurait été aperçue auparavant près de Rivière-aux-Rats. Ce n'est pas très loin de La Tuque, en Haute-Mauricie. Elle voulait tenter sa chance et fonder une nouvelle meute. Qui sait? Elle aurait pu réussir.
Pour en savoir plus
Retour vers le haut
Novembre
Un loup pris au collet© Parcs Canada, Amélie VillemureJ'avais raison d'être nerveux avec l'ouverture de la saison de piégeage. D'accord, le piégeage est légal du 25 octobre au 1 er mars, mais il détruit notre meute à vue d'œil. Il n'y a encore aucune limite de prises! Hier, Roméo, Jules et Samy se sont fait prendre au piège. Le trappeur avait finement mis sa technique au point. Au début de l'automne, il avait fait un enclos en branchages où nous étions libres de circuler et il y avait toujours là, par hasard pensions-nous, de la nourriture.
Trois loups en hiver© Parcs Canada, Barbara LeeEh bien, nous avions tort : ce n'était pas par hasard! Lorsque nous y sommes retournés cette semaine pour profiter de la nourriture, il y avait trois collets bien dissimulés parmi les branches. Myrtille, Misha et moi sommes les seuls survivants de la meute. Vivement le 1 er mars! D'ici là, il faut rester vigilants et surtout, il serait préférable de rester dans le parc.
Pour en savoir plus
Retour vers le haut
Décembre
Comme il manque beaucoup de loups dans ma meute, nous sommes en difficulté. À nous trois, nous sommes la plupart du temps incapables d'attraper des orignaux. Nous devons sortir du parc et traverser la rivière Saint-Maurice afin d'aller là où il y a beaucoup de cerfs de Virginie, car ils sont plus faciles à capturer. Dans le parc, les cerfs de Virginie sont rares. L'hiver sera long et pénible. J'espère que des loups viendront se joindre à nous pour augmenter la taille de la meute et que notre prochaine portée sera plus nombreuse, et surtout, qu'elle survivra. On se croyait bien fins d'être dans un parc national, mais notre avenir n'en est pas assuré pour autant. Les temps sont durs en Mauricie.
Guy entouré de biologistes lors de sa capture© Parcs Canada, Jacques PleauPour en savoir plus
Retour vers le haut