Parc national du Canada Forillon
La Mouette tridactyle, un oiseau au pied marin
Texte: Hélène Gaulin, Raymond Quenneville
Couple de mouettes tridactyles au nid
© Parcs Canada/M. St-Amour
Les falaises abruptes du parc national Forillon offrent des paysages sublimes et plongent les visiteurs dans une atmosphère grandiose propice à l'émerveillement. Pour de nombreux oiseaux marins, ces parois rocheuses se jetant dans la mer sont le site rêvé pour élever une nichée. La Mouette tridactyle n'échappe pas à cet appel. C'est par milliers que, chaque année, ces oiseaux délicats aux allures de petit goéland rejoignent les côtes du parc national Forillon et profitent du court été pour se reproduire.
Spécialement adaptée à la mer
La Mouette tridactyle appartient à la famille des Laridés qui est aussi représentée par les goélands et les sternes. Elle se distingue de la plupart de ceux-ci par le fait que le doigt postérieur de ses pattes est réduit à une minuscule protubérance cutanée sans ongle. Elle ne possède ainsi que trois vrais doigts à chaque patte, ce qui lui a valu le nom de « tridactyle ». En anglais, on l'appelle « kittiwake », en raison de son cri « kitt-ih-wake ... kitt-ih-wake ... » qui résonne pendant tout l'été à proximité des falaises où elle niche.
La Mouette tridactyle est un oiseau typiquement pélagique, c'est-à-dire qui vit en mer, loin des côtes. En effet, elle passe la majorité de sa vie en haute mer, s'abreuvant d'eau salée et sommeillant en flottant sur les vagues. Elle peut plonger de la surface et nager sous l'eau. Elle ne met le pied à terre que pour nicher. Ainsi, à la fin de l'hiver, des nuées de mouettes rejoignent les côtes et s'accaparent les falaises pour se reproduire.
Une population en pleine expansion
La population de Mouette tridactyle a beaucoup augmenté depuis la création du parc national Forillon. Les gardes de la Fonction de la conservation du parc, qui surveillent étroitement leur évolution, ont dénombré plus de 10 500 nids lors de l'inventaire de 1989. C'est huit fois le nombre de couples nicheurs observés lors du premier recensement de 1973.
Les causes de cette explosion démographique restent à déterminer avec exactitude. L'augmentation du nombre de petits poissons tels le Lançon et le Capelan dont se nourrissent les mouettes dans les eaux du parc pourrait vraisemblablement avoir favorisé cette remontée. La pêche intensive des poissons de fond comme la Morue, principal prédateur du Lançon et du Capelan, est à la base même de la prolifération de ces petits poissons. On croit également que le fort potentiel reproducteur de la Mouette tridactyle, qui peut pondre jusqu'à trois oeufs dès l'âge de trois ans, serait un facteur additionnel ayant contribué à l'essor spectaculaire de la population.
Ce n'est pas qu'au parc national Forillon que la Mouette tridactyle a pris de l'ampleur. Dans le golfe du Saint-Laurent, les couples nicheurs ont été jusqu’à 29 fois plus nombreux selon les colonies durant la même période. Leur population a dépassé les 70 000 couples et de nouvelles colonies ont fait leur apparition. La tendance à la hausse semble mondiale pour cette espèce. Des études effectuées dans les Îles Britanniques et en Norvège ont démontré un taux d'accroissement annuel moyen similaire à celui observé dans le golfe Saint-Laurent. On invoque encore dans ces cas la remontée générale des stocks de petits poissons comme cause principale de cette croissance.
La Mouette tridactyle niche dans les régions froides et tempérées du globe. Au Canada, on la rencontre l'été sur la côte est. En plus du parc national Forillon, on en retrouve des colonies importantes à l'île Bonaventure et au Cap-d'Espoir. À Forillon, la presque totalité des mouettes s'installe dans les falaises du cap Bon Ami. Dans ce secteur, la colonie est en expansion vers le Nord et quelques individus ont même niché au nord du rocher Le Quai. Une plus petite colonie est installée à proximité du Cap-Gaspé mais son taux de reproduction demeure faible.
L'hiver venu, la Mouette tridactyle erre à grande distance en mer, généralement plus au sud de son aire de nidification.
Forillon: un refuge pour la Mouette tridactyle
Au parc national Forillon, l'arrivée de la Mouette tridactyle est le présage du printemps. Dès la mi-mars, alors que le pied des falaises est encore encombré de glace, on aperçoit les blanches silhouettes tournoyer dans le ciel et s'ébattre parmi les vagues. Les murailles abruptes du secteur nord de Forillon, parsemées de corniches et de saillies inaccessibles aux prédateurs terrestres, offrent un terrain idéal pour la nidification. Les eaux bordant ces escarpements sont riches en Lançon et Capelan dont la Mouette tridactyle est friande. Selon le dernier recensement, plus de 10 000 couples nichent en colonie dans le seul secteur du Cap-Bon-Ami.
Dès la fin mars, les mouettes s'installent sur les sites de reproduction. Le nid consiste en une sorte de corbeille formée d'algues, de mousses et de brindilles. Vers la fin mai, la femelle pond un à trois oeufs, le plus souvent deux. Les deux parents se relaient pour la couvaison qui dure environ trois semaines. Les jeunes prendront leur envol à la fin juillet. À la mi-août, les colonies désertent les falaises pour regagner le large.
Les falaises du Cap-Bon-Ami et du Cap-Gaspé ne sont pas uniquement le lieu de prédilection de la Mouette tridactyle. De petites colonies de Guillemot à miroir, de Petit Pingouin, de Cormoran à aigrettes, de Goéland argenté et de Goéland marin cohabitent avec les mouettes sur les sites de nidification.
Étant les plus hâtives à s'installer sur les falaises au printemps, les mouettes s'accaparent en premier des corniches les plus propices pour la construction des nids. Ce comportement ne semble pas nuire aux autres espèces nicheuses puisque leur nombre est croissant dans l'ensemble.
Les spécialistes de la Fonction de la conservation des ressources naturelles ne jugent pas cette diminution inquiétante puisqu'une telle fluctuation est courante chez cet oiseau et qu'à plus long terme, sa population tend à augmenter dans le parc. De plus, une nouvelle colonie de Cormoran à aigrettes s'est établie à une vingtaine de kilomètres à vol d'oiseau des côtes de Forillon, suggérant un déplacement d'une partie de la colonie du parc.
Le principal prédateur de la Mouette tridactyle au parc national Forillon est probablement le Goéland argenté qui s'attaque aux oeufs et aux oisillons. Les mouettes ont aussi à craindre le Faucon pèlerin et le Goéland à manteau noir.
Nombreuses mais fragiles
Cap-Bon-Ami© Parcs Canada
La taille impressionnante des colonies de Mouette tridactyle du parc national Forillon peut paraître rassurante à l'observateur préoccupé de la préservation des populations d'oiseaux marins. Mais, sous cette apparente opulence, se cache un équilibre fragile et toute modification du milieu de vie peut compromettre sérieusement l'avenir de ces gracieux oiseaux. La survie de la Mouette tridactyle est d’ailleurs étroitement liée au maintien des populations de Lançon et de Capelan.
La mouette doit aussi faire face à la compétition avec les autres oiseaux marins qui partagent son habitat. La petite colonie installée au Cap-Gaspé est particulièrement vulnérable. Des 303 nids recensés au printemps 1989, seulement 6 abritaient des oisillons à la fin de l'été. On pense que la mortalité observée au Cap-Gaspé est due à la prédation effectuée par le Goéland argenté. Une étude menée dans le golfe a démontré que ce goéland pouvait être responsable de près de 60 % de la mortalité des jeunes mouettes.
Les eaux où se nourrit la Mouette tridactyle n'échappent pas à la pollution. Les oeufs des oiseaux de mer du golfe du Saint-Laurent peuvent contenir près de 10 ppm (parties par million) de biphényles polychlorés (BPC), de puissants produits toxiques. Ces contaminants, ainsi que d'autres substances organochlorées tels le DDT et ses dérivés, se concentrent dans les tissus des poissons ingérés par les oiseaux de mer et entraînent, entre autres, la diminution de l'épaisseur de la coquille de leurs oeufs. La réglementation imposée par le gouvernement du Canada sur ces produits toxiques dans les années 60 et 70 a grandement contribué à alléger les menaces qui pesaient sur l'avifaune marine. Mais ce ne sont pas tous les contaminants qui ont diminué et la pollution du golfe du Saint-Laurent demeure un problème de taille.
Un oiseau protégé
Le succès de la nidification est crucial pour la survie de la Mouette tridactyle. La protection des sites de reproduction est un objectif primordial au parc national Forillon. Les falaises où les mouettes élèvent leurs couvées ont été classées « zones de préservation spéciale » dès la création du parc en 1970. Aucun aménagement n'y sera construit et tout accès y est interdit. Les études scientifiques ne sont permises qu'avec l'autorisation du responsable du parc et uniquement si elles contribuent à approfondir la compréhension de l'écologie de cet oiseau, sans toutefois déranger ses activités.
Les gardes de la Fonction de la conservation procèdent, de plus, à des inventaires périodiques des populations de Mouette tridactyle. Tous les cinq ans, des décomptes visuels sont réalisés à partir d'un bateau à l'aide de lunettes d'approche. On établit également la chronologie de nidification en effectuant des observations hebdomadaires des colonies du début mars à la mi-juillet, puis toutes les deux semaines jusqu'au début septembre.
Les données recueillies par les gardes de la Fonction de la conservation du parc national Forillon constituent un outil précieux pour suivre l'évolution des colonies de Mouette tridactyle. Elles constituent de plus un indice de l'état de santé général de l'écosystème marin. Ces efforts de préservation, jumelés à la collaboration du public dans le respect des règlements du parc, permettront aux blanches silhouettes de demeurer longtemps le présage du printemps.
Références
CHAPDELAINE, G. et BROUSSEAU, P. Size and trends of Black legged Kittiwake (Rissa tridactyla) populations in the Gulf of St. Lawrence (Québec) 1974-1985. Am. Birds 43: 21-24. 1989.
GODFREY, W.E. Les oiseaux du Canada. Éd. révisée, Musées nationaux du Canada, Ottawa. 1986. 650 pages.
NOBLE, D.G. et BURNS, S.P. Les contaminants chez les oiseaux de mer au Canada. Environnement Canada - Conservation et protection, Feuillet d'information sur l'état de l'environnement No 90-1, Ottawa. 1990. 12 pages.
QUENNEVILLE, R. Monitoring des oiseaux marins du parc national Forillon. Service de la conservation des ressources naturelles, parc national Forillon. 1990. 30 pages.