Parc national du Canada Pukaskwa

Déterminé à rester sauvage

par Charles Wilkins

Boston Whaler dans l'anse Hattie
© Parcs Canada / collection du PNP

Notre embarcation est un Boston Whaler de 25 pieds, bien adapté aux caprices du lac Supérieur. Mais quand on s'installe sur le pont aprés avoir embarqué à l'anse Hattie, dans le coin nord-est du parc national Pukaskwa, on est loin de penser qu'il puisse faire mauvais. Pendant une minute ou deux, on peut presque croire que le voyage de 10 kilomètres jusqu'à à l'embouchure de la rivière White sera aussi paisible que la physionomie de ce havre naturel.

Pourtant, passé la pointe rocheuse qui sépare l'anse des eaux libres du lac, le vent d'ouest se fait brusquement sentir et, à une centaine de mètres au large, alors que l'embarcation escalade des vagues de trois mètres, on se retrouve agrippé au toit de la minuscule cabine qui abrite la timonerie. Condition de ne pas lâcher prise, on pourra éviter d'être emporté par-dessus bord, mais non que le pont ne se dérobe sous nos pieds chaque fois qu'une lame se soulève puis s'abaisse.

Pendant 25 minutes, on reste là, les yeux plissés à cause des embruns, le visage et les cheveux trempés, l'imperméable ruisselant.

La sensation vivifiante que procurent ces « montagnes russes » vient de l'excitation primitive qu'on éprouve à faire une sortie sur le lac Supérieur par un beau matin du début d'octobre, le dernier peut-être avant que les embarcations du parc ne soient hissées à terre pour l'hiver. Mais elle vient aussi du paysage des rives de Pukaskwa : à l'ouest, une étendue d'eau libre que les Anishnabés appellent depuis des siècles Chegaming, le « Grand Esprit »; au sud et à l'est, une longue suite de pointes de granit, de plages de galets et de forêts boréales inhabitées.

Notre capitaine pour la matinée est le biologiste Frank Burrows de Pukaskwa. Mes côtés, sur le pont, aussi solidement accrochée au garde-corps que moi, se tient Robin Heron Promaine, la directrice du programme d'interprétation de Pukaskwa. Une des fonctions de Heron Promaine à Pukaskwa est de faire connaître l'histoire, l'écologie et les idéaux du parc aux gens de l'extérieur comme moi. Et même si les conditions à bord du Boston Whaler ballotté par les flots sont loin d'être idéales pour l'interprétation, elle fait son travail de façon efficace, en dépit des interruptions.

Pukaskwa, explique-t-elle en s'efforçant de se faire entendre malgré le grondement du moteur, est l'une des dernières grandes régions de forêt boréale à ne jamais avoir été touchées par le développement humain et l'industrie. Ses 1878 km² d'espaces sauvages représentent une succession forestière ininterrompue remontant à la fonte du dernier glacier, il y a quelque 10 000 ans. Le parc a été désigné en 1978 et, comme tous les parcs nationaux, il préserve ce que Heron Promaine appelle « un aspect unique du paysage et de l'histoire naturelle du Canada ».

On sait que les Anishnabés des bois ont habité la région pendant des milliers d'années, mais on peut se demander comment une aussi vaste région sauvage a pu demeurer à l'abri des activités minières et forestières du XIXe siècle et du début du XXe siècle, alors que presque toutes les étendues semblables ont été sacrifiées à l'autel du Progrès. D'après Heron Promaine, les compagnies minières ont passé outre parce que la roche vieille d'un milliard d'années qui forme le territoire ne renferme aucun minerai exploitable. En ce qui concerne la forêt, le pin blanc a fait l'objet d'une certaine exploitation dans le coin sud du parc au début des années 1900, mais le parc en général était trop accidenté et trop éloigné pour qu'on vienne y couper et y prélever du bois de pulpe ou de construction. Quand le chemin de fer a été construit à la fin des années 1800, il a contourné Pukaskwa par le nord, tout comme la transcanadienne dans les années 1950.

Heron Promaine signale que l'éloignement et le climat.légendaires du parc ont favorisé le développement de populations animales et végétales qui ajoutent considérablement à son caractère et à sa réputation. Ainsi, sous l'action refroidissante des eaux du lac Supérieur, des plantes arctiques remontant à la dernière glaciation ont pu survivre sur le rivage dans des microhabitats « arctiques », à des centaines de kilomètres au sud de leur aire normale. Parmi ces plantes, mentionnons la saxifrage incrustée, qui produit des grappes de fleurs blanches à la fin de juin et que l'on retrouve le long du Sentier de la pointe Sud, facilement accessible à partir de l'anse Hattie.

Une population relique de caribous des bois a également survécu dans le parc, malgré des menaces constantes. Contrairement à l'orignal, plus commun bien qu'arrivé sur les rives du lac Supérieur il y a moins d'un siècle, le caribou vit dans la région depuis la fonte du dernier glacier, alors qu'il partageait ce territoire avec le mammouth laineux.

Les caribous de Pukaskwa sont des animaux si mystérieux et si exotiques que Heron Promaine admet n'en avoir jamais vu les premières années de son séjour dans le parc. « Je disais toujours aux visiteurs qu'ils avaient peu de chances d'en voir, mais que si cela se produisait, ce serait dans la partie sud du parc, loin des terrains de camping au nord. Puis, quand j'en ai vu un », dit-elle avec un sourire, « c'était sur la plage, près de l'anse Hattie, à l'extrémité nord du parc, juste où j'avais dit que personne n'en verrait jamais. »

Le lac Supérieur lui-même contribue beaucoup au caractère particulier de Pukaskwa. D'une superficie de 82 100 km², il est le plus vaste lac au monde, et son rivage est plus long que toute la côte ouest des États-Unis (4 400 km). Il renferme environ le dixième des eaux douces de surface du globe.

lac Supérieur
©Parcs Canada / collection du PNP

Étant donné qu'il est alimenté par quelque 800 ruisseaux et rivières faisant partie de son bassin hydrographique, et qu'il est quotidiennement pollué par des retombées atmosphériques, le lac Supérieur compte parmi les éléments les plus vulnérables de Pukaskwa. S'il reste le plus propre des Grands Lacs, c'est en.partie parce que ses rives sont peu densément peuplées (environ 500 000 habitants, comparativement à près de 40 millions autour des quatre autres Grands Lacs). « Mais les choses pourraient changer rapidement, comme cela s'est produit, par exemple, au lac Érié ou au lac Ontario, » dit Heron Promaine. « C'est un écosystème fragile et nous avons besoin de l'aide de tout le monde pour le protéger -- des gouvernements, des industries, des individus. »

À un moment donné pendant notre voyage vers le sud, Frank Burrows observe le rivage, détermine sa position et change de cap pour se diriger vers l'est en coupant à travers les vagues. Cinq minutes plus tard, nous prenons nos aises sur les eaux de la rivière White. Bercés par le ronron du moteur, nous nous dirigeons en amont entre de hautes berges parsemées d'épinettes et de bouleaux jusqu'à ce que des rapides nous bloquent le chemin. Nous bifurquons alors vers la rive pour débarquer.

Sur un affleurement de granit, Frank Burrows explique qu'une révolution tranquille est en train de s'opérer dans la gestion des eaux, des forêts et de la faune à Pukaskwa et dans les autres parcs nationaux. Au lieu de s'intéresser à des fragments écologiques (parfois restreints à une seule espèce), on étudie désormais l'écosystème dans son ensemble, les rapports qui existent entre les animaux, les plantes, l'eau, le sol et l'air --- et bien entendu les êtres humains.

Les mots clés sont « gestion axée sur l'écosystème ». « Trop souvent, par le passé, » dit Burrows, « les décisions de gestion ont été fondées sur des émotions ou prises à la hâte, sans recherches et sans connaissances adéquates. Présent, nos décisions et notre planification ont une base scientifique. » Comme exemple, Burrows explique qu'autrefois les biologistes du parc auraient étudié séparément le loup, l'orignal et le caribou. Aujourd'hui, Burrows participe à un projet de recherche portant sur les relations qui existent entre ces trois gros mammifères, à l'intérieur comme à l'extérieur des limites du parc.

Pour évaluer l'état de santé de Pukaskwa, les biologistes du parc ont choisi dix « indicateurs » écologiques, notamment les.oiseaux chanteurs, plusieurs plantes rares, le caribou, l'eau, la santé de la forêt et la qualité de l'air, qu'ils contrôlent régulièrement. « Si nous découvrons, par exemple, que les populations d'une certaine espèce de paruline sont en baisse dans le parc alors qu'elles sont stables ailleurs, nous pouvons présumer sans grand risque d'erreur qu'un déséquilibre écologique s'est produit, et nous devons essayer de l'identifier, » explique le biologiste et garde-parc Andrew Promaine.

Ce qui complique les choses, c'est que si Pukaskwa veut protéger ses forêts et ses eaux - ce qu'il a l'obligation de faire étant donné son statut de parc national - il doit chercher à exercer une certaine influence sur des facteurs extérieurs.

Le chemin d'exploitation de la Domtar traverse la rivière Pukaskwa à l'extérieur du parc
© Parcs Canada / collection du PNP / K.Wade

« Nous ne pouvons pas nous contenter de dire : Bon, notre parc est en ordre, tout va bien, » dit le biologiste Frank Burrows, « parce que nous subissons l'influence de nombreux événements qui se produisent à des milles de distance. Les déchets sulfureux rejetés dans l'atmosphère en Ohio aboutissent à Pukaskwa. Une rivière polluée à une centaine de kilomètres en amont finira par tuer la truite dans le parc ou dans le lac Supérieur. » On a démontré que l'exploitation forestière pratiquée à proximité du parc a une influence considérable sur les populations animales du parc. « Nous devons gérer des frontières écologiques et non politiques, » dit Robin Heron Promaine. « L'orignal, le loup, le corbeau, les microorganismes, le lessivage des sols, les eaux souterraines, ne tiennent pas compte des limites du parc. »

Williams Mine nord du parc
© Parcs Canada / collection du PNP / F.Burrows

Au milieu des années 1990, dans le but de favoriser la coopération entre le parc et ses voisins industriels et politiques, Pukaskwa a réuni des représentants des principaux intervenants des secteurs public et privé de la région, y compris la Domtar Forest Products, la James River Marathon (pâte et papier), la première nation de Pic River, la Ville de Marathon, le ministère des Richesses naturelles et le ministère du Développement du Nord et des Mines. Aux dires d'Andrew Promaine, « le postulat de base de l'atelier était que nous avons tous des intérêts dans la région, et qu'il existe de nombreuses.possibilités de partenariat avec les gens d'ici. Un des dogmes fondamentaux de la gestion axée sur l'écosystème est la coopération entre les organismes, et nous voulions entre autres identifier les obstacles à notre coopération. »

Un atelier précédent avait créé de la discorde lorsque les porte-parole du parc avaient expliqué à un auditoire similaire la nouvelle orientation du parc, la somme de son expertise et sa volonté d'expliquer à ses voisins comment gérer leurs terres.

« Même si nos intentions étaient bonnes, » dit Heron Promaine, « nous avons sans doute été maladroits, car on nous a plus ou moins dit : si vous voulez nous dire quoi faire sur nos terres, nous devrions pouvoir faire de même et intervenir dans votre parc. »

Pour des raisons à la fois pratiques et diplomatiques, le second atelier était axé sur la coopération. Il s'agissait d'écouter plutôt que de conseiller. « Nous aurons toujours des divergences de points de vue, » déclare Robin Heron Promaine. « Mais nous pensions alors que si nous pouvions créer un climat de confiance, nous pourrions mieux aplanir ces divergences. La vieille attitude - nous avons raison, vous avez tort - est encore trop courante dans les rapports environnementaux. Nous comprenons que l'industrie forestière, par exemple, est là pour faire de l'argent; en retour, nous voulons qu'elle comprenne que nous sommes là pour protéger près de 2 000 km² de parc. »

Pendant les deux jours de la rencontre, chaque participant a été appelé à décrire son travail ou celui de son organisation dans la région, et les objectifs poursuivis. « C'était intéressant, » dit Heron Promaine. « Nous avons dû nous ouvrir les uns aux autres, nous exposer un peu, et je pense que, ce faisant, nous avons fait un pas de plus vers le genre de compréhension nécessaire au succès d'un tel partenariat. »

Un des résultats de l'atelier a été la promesse de communications améliorées entre les organismes. « Nous avons lancé un bulletin de nouvelles dans lequel nous faisons le point sur nos activités, » déclare Heron Promaine. « Par exemple, nous.pouvons expliquer aux autres que nous avons muni les orignaux de colliers émetteurs et que nous leurs demandons de ne pas les abattre. Le ministère du Développement du Nord et des Mines peut, quant à lui, nous donner des explications sur la recrudescence de l'activité géologique dans la région. Ça peut paraître bien peu de choses, mais au fond nous sommes tout bonnement heureux d'avoir pu bâtir un climat de confiance. C'est un début. Le simple fait de discuter de façon constructive est un progrès. »

De modestes mesures pratiques sont aussi appliquées ou font du moins l'objet de discussions. « Bien des travaux de recherche menés à Pukaskwa pourraient servir aux sociétés forestières, » dit Heron Promaine, « et il a été question de partager du temps de vol en hélicoptère, ce qui permettrait d'économiser. » la suggestion du parc, les experts-forestiers de la Domtar ont récemment accepté d'agrandir les zones non exploitées autour des itinéraires de canotage menant au parc.

la Ville de Marathon
©Parcs Canada / collection du PNP / A.Forshner / #17

Dans l'intérêt de l'écotourisme, le parc et la Ville de Marathon ont élaboré une stratégie conjointe (reposant sur d'excellents principes d'écologie) pour promouvoir le tourisme sauvage et l'utilisation de l'équipement touristique et des services de la ville.

Sur une plus vaste échelle, Pukaskwa a récemment conclu un partenariat officiel avec le Pictured Rocks National Lakeshore, sur la rive sud du lac Supérieur, au Michigan. « C'est un pas de plus dans la bonne direction, » affirme l'interprète du parc. « Nous échangeons de l'information et des dépliants, et nous avons échangé des interprètes et des expositions. La rive américaine semble parfois très éloignée, mais elle ne l'est pas tant que cela et c'est une bonne idée de collaborer avec eux -- leur mandat est similaire au nôtre. »

Alors que nous repartons vers l'anse Hattie, un pygargue à tête blanche survole la limite des arbres, décrit une boucle élégante au-dessus de la rivière, puis se laisse glisser vers la forêt. On ne saurait trouver meilleur symbole des efforts des écologistes en vue d'amener les gens à s'intéresser à l'environnement et à promouvoir sa santé. « Il y a dix ou quinze ans, on n'aurait sans doute pas vu d'aigle ici, » dit Heron Promaine. En effet, l'utilisation intensive du DDT avait presque entraîné la disparition des populations d'aigles du nord de l'Ontario. La mise au ban de ce produit chimique, en 1976, a permis à cet oiseau remarquable d'amorcer son retour.

Heron Promaine croit que tout est interrelié : société, économie, écologie. « Parfois, les liens peuvent être destructifs, comme c'est souvent arrivé par le passé, » dit-elle. « Mais ils peuvent aussi être constructifs, à condition que tous coopèrent ... et c'est ce que nous essayons de faire. »

L'auteur, Charles Wilkins, vit et travaille à Thunder Bay. Il a rédigé cet article en collaboration avec les employés du parc national Pukaskwa.