La recherche dans la nature - où tout est interrelié
by Charles Wilkins
Pour Frank Burrows, biologiste et chercheur au parc national Pukaskwa, les découvertes du 8 août 1996 -- et les événements qui y ont mené -- n'avaient rien d'extraordinaire. Mais pour une personne peu familière avec la nature, elles pouvaient avoir l'air de sortir tout droit d'un épisode de l'émission « Aux frontières du réel ».
© Parcs Canada / Collection du PNP / G.NealeCe jour-là, Burrows s'était rendu dans une forêt mixte d'épinettes et de peupliers faux-trembles bordant les terres humides situées près du lac Bananish, à quelque distance de la route Regan Sud, une trentaine de kilomètres au nord de Pukaskwa. Sans avoir été le témoin des événements macabres qui s'étaient produits là les jours précédents, Burrows pensait bien que des loups, des ours, des corbeaux et peut-être même d'autres carnivores et nécrophages habitant la forêt boréale étaient impliqués. C'était assurément le cas de l'orignal numéro 230, une femelle adulte qui, quelques jours auparavant, était encore une masse de chair et d'os d'une demi-tonne.
« Quand nous sommes arrivés, » dit Burrows, « il ne restait plus grand chose d'elle. Nous avons trouvé un os de mâchoire, un bout de patte, quelques poils. Nous l'avions vu du haut des airs la semaine précédente, et elle semblait très en forme. »
Les restes du numéro 230 n'auraient jamais été retrouvés si l'animal n'avait pas été muni d'un collier émetteur l'hiver précédent, comme 34 de ses congénères.
© Parcs Canada / Collection du PNP / F.Burrows(Une vidéo tournée dans le parc montre de grands filets rectangulaires jetés du haut d'un hélicoptère sur les orignaux peu méfiants, puis une équipe de chercheurs s'approchant doucement d'eux pour prélever des échantillons de sang et de matières fécales avant de leur poser des étiquettes d'oreille et des colliers émetteur).
Burrows explique que, selon toute vraisemblance, le numéro 230 a été tué par de gros prédateurs, des loups ou des ours, qui se sont gorgés de chair fraîche avant de céder la place à de petits carnivores comme des renards, des lynx ou même des martres, des mouffettes ou des visons. « À un moment donné, les corbeaux ont dû intervenir, » dit-il, « et peut-être même des mésangeais du Canada -- toutes sortes d'animaux, jusqu'aux souris et aux asticots. La nature est très efficace. Nous avons trouvé l'émetteur sous un arbre à 30 mètres de distance. Même le cuir du collier avait été mâché et mangé. »
Depuis quelques années, Burrows et ses collègues dirigent un projet de recherche visant à établir les relations qui existent entre l'orignal, le loup et le caribou des bois dans le parc national Pukaskwa et aux alentours, sur la rive nord-est du lac Supérieur, au sud de Marathon (Ontario). Ce projet, baptisé P5, a été lancé en partie dans le but d'établir le rôle exact du loup dans le déclin graduel de la population de caribous des bois, présente sur la rive nord du lac Supérieur depuis la fonte du dernier glacier il y a environ dix mille ans. Ces dernières années, presque tous les caribous de la région ont disparu. « On estime qu'il en reste au moins dix dans le parc, mais il pourrait y en avoir jusqu'à quarante, » déclare Burrows.
Par ailleurs, la population d'orignaux est en plein essor. « L'espèce est arrivée du sud à la fin des années 1800, après que le paysage eut été perturbé, » déclare Burrows. « Comme elle se nourrit de pousses fraîches, elle apprécie les endroits où il y a des exploitations forestières, des routes, des agglomérations, etc. »
Le problème pour le caribou, c'est que l'orignal attire les loups et que ceux-ci s'attaquent aussi bien à l'orignal qu'au caribou, lequel est relativement moins bien équipé pour se défendre contre ce carnivore. Les efforts déployés par le ministère des Richesses naturelles de l'Ontario en vue d'accroître le nombre des orignaux au bénéfice des chasseurs ont accentué le déséquilibre.
En dépit des importants changements survenus dans l'ensemble de la région au cours du dernier siècle, la forêt de Pukaskwa est le résultat de centaines d'années de succession forestière ininterrompue. Burrows précise, « C'est ce qui nous a permis de mener une étude comparative sur les réactions de l'orignal, du caribou et du loup dans deux environnements très différents et les uns face aux autres dans ces environnements. »
En préparation à cette étude, Burrows et ses collègues ont posé des colliers émetteurs à 35 orignaux, 15 loups et cinq caribous.
Le projet est en cours depuis deux ans. Sept ou huit loups et cinq orignaux sont morts, alors que tous les caribous sont encore vivants. Chaque semaine, les animaux sont repérés du haut des airs et leur position est relevée, puis enregistrée. « Nous pouvons ainsi, » dit Burrows, « déterminer quel habitat a de l'importance pour eux à long terme, et lequel n'en a pas, et nous faire une meilleure idée de ce qui cause leur mort. »
La mort de l'orignal numéro 230 ne nous apprendra pas grand chose de neuf sur les rapports entre l'orignal, le loup et le caribou, mais, dans l'ensemble, l'étude commence à donner des résultats.
« Une des choses dont nous nous sommes rendu compte, » dit Burrows, « c'est qu'il y a moins de loups que le nous pensions, et que leur population n'est probablement pas aussi en santé qu'elle pourrait l'être. En fait, un de nos loups est mort de faim, ce qui pourrait signaler des problèmes écologiques plus complexes que nous n'avions imaginé. »
© Parcs Canada / Collection du PNP / M.Jones / B-31Parcs Canada/collection du PNP/M.Jones/B-31
Burrows pense que l'ours et le lynx tuent peut-être plus de caribous qu'on ne le croyait à l'origine.
« Dans l'ensemble, » affirme Burrows, « ce type de recherche nous fait voir, entre autres, que nos écosystèmes sont incroyablement complexes et que nous devons être prudents si nous voulons prendre des décisions intelligentes concernant la gestion des espèces et des espaces sauvages. Quand on pense, par exemple, qu'il y avait autrefois des centaines de caribous des bois dans cette région et qu'il n'en reste peut-être plus que dix dans le parc, on voit bien que si on veut préserver ces quelques spécimens, comme nous nous sommes engagés à le faire en tant que parc national, nous devons prendre des mesures judicieuses. Nous ne pouvons pas agir sous le coup de l'émotion, nous ne pouvons pas improviser, comme nous l'avons sans doute trop souvent fait par le passé. »
En tant que parc national, Pukaskwa protège non seulement le caribou, mais aussi près de 2 000 kilomètres carrés de paysage exemplaire de la forêt boréale, une vaste étendue de rivage intact du lac Supérieur et une foule de créatures de toutes tailles, de l'orignal au lynx, à la truite mouchetée et à la mésange... jusqu'aux plus petits insectes et aux microorganismes unicellulaires. « Il est important de protéger leur écosystème, les relations que ces créatures ont entre elles, » dit l'interprète en chef du parc, Robin Heron Promaine. « À un certain niveau, tout est interrelié. »
Pour assurer l'intégrité de ces liens, le parc mène des recherches continues dans divers domaines très éloignés du projet P5. « Ainsi, nous testons régulièrement la qualité de l'eau des rivières et des ruisseaux du parc, » dit Heron Promaine. « Nous nous intéressons aux changements environnementaux qui se produisent en amont, à l'extérieur des limites du parc,
et aux effets qu'ils peuvent avoir sur les bassins hydrographiques et sur le lac Supérieur. Au bout du compte, nous devons gérer en tenant compte des frontières écologiques et non seulement des frontières physiques. » De même, la surveillance quotidienne des conditions atmosphériques donne des indices sur les changements environnementaux et climatiques locaux et autres qui peuvent toucher le parc.
© Parcs Canada / Collection du PNP / BC-79Une recherche récente sur les ressources aquatiques du parc a révélé que les eaux locales, et par conséquent leurs habitants, sont particulièrement vulnérables aux précipitations acides. « Nous ne pouvons rien faire pour atténuer cette vulnérabilité, » dit Heron Promaine, « mais le fait de la comprendre nous motive encore plus à pousser les industries responsables des précipitations acides et les législateurs qui peuvent favoriser leur contrôle à prendre leurs responsabilités. C'est pourquoi la recherche est si importante. Ce que nous apprenons, nous l'apprenons à d'autres. »
Un des projets de recherche récents les plus intéressants menés dans le parc portait sur les effets de dizaines d'années de répression du feu dans les étendues sauvages de Pukaskwa.
Recently completed research into the park's aquatic resources revealed that the local waters, and thereby their inhabitants, are particularly vulnerable to acid rain. "We can't do anything to change that vulnerability," says Heron Promaine, "but understanding it gives us added motivation to encourage responsibility among industries whose practices lead to acid rain, or among legislators who can help control it. That's where research is so important. As we educate ourselves, we're able to educate in a broader sense."
© Parcs Canada / Collection du PNP / G.Fenton« Ceux qui ont grandi avec l'ours Smokey auront probablement du mal à accepter que le feu puisse être autre chose qu'un désastre dans une forêt, » dit le garde-parc Andrew Promaine. « Mais la recherche a démontré que le feu est absolument essentiel à la santé de la forêt, qu'il est sans doute le facteur écologique le plus important dans la forêt boréale. »
Le pin de Banks et le pin blanc, par exemple, ne peuvent se reproduire sans feu de forêt. Les cônes « kératineux » du pin de Banks ont besoin d'une chaleur extrême pour ouvrir. De plus, le feu prépare le lit de semences en éliminant la concurrence et en décomposant les nutriments, auxquels les nouvelles pousses peuvent ainsi avoir accès.
© Parcs Canada / Collection du PNP« Le feu assure également le maintien de la diversité, ce qui évite que toute la forêt soit, disons, composée d'arbres du même âge, » explique Promaine. « Il faut que tous les stades de croissance soient représentés. C'est important, par exemple, pour l'orignal, qui se nourrit de jeunes pousses qu'on ne retrouve pas dans les vieilles forêts, mais qui sont présentes dans les brûlis.où il y a des peupliers et de jeunes arbustes. » Le feu crée également des conditions favorables à la croissance du lichen - la nourriture favorite du caribou - sur les pins de Banks.
Frank Burrows croit que, pour rester en santé, une région sauvage de la superficie de Pukaskwa doit voir chaque année environ 20 kilomètres carrés de son territoire incendiés en moyenne. « Nous sommes devenus si efficaces dans la lutte contre le feu que nous n'avons pas eu de brûlis pendant des années, » dit-il. « Au premier abord, on a l'impression de sauver des arbres, mais la structure et la fonction naturelles de la forêt sont détruites. Notre rôle en tant que parc national est de protéger le monde naturel et, comme le feu est un élément naturel, nous devrions le favoriser. »
© Parcs Canada / Collection du PNP / G.FentonBien que la décision de réintroduire le feu dans le parc ait été prise, la méthode à employer est encore à l'étude. On pense, entre autres, à laisser agir la foudre, qui intervient fréquemment durant les orages par temps chaud. « Si, à cause de la foudre, un incendie se déclare dans une région où nous savons à quoi nous attendre et que la température et le vent sont favorables, » dit Andrew Promaine, « nous nous contenterons de surveiller l'incendie,jusqu'à ce qu'il ait fini de se consumer ou que nous décidions de l'éteindre. Une de nos grandes préoccupations est bien entendu la sécurité de nos voisins et de nos visiteurs. »
Des recherches ont permis aux employés du parc de déterminer dans quels secteurs de Pukaskwa le feu pourrait être contenu par des éléments tels que des lacs, des rivières ou de la végétation naturelle -- ainsi, le peuplier faux-tremble résiste mieux au feu que l'épinette ou le pin. « Nous avons, par exemple, une péninsule entourée d'eau sur trois côtés, » dit Burrows. « Quoi qu'il en soit, nous serons très prudents au début. »
« Ce que nous espérons, » dit Promaine, « c'est qu'avec le temps et l'expérience, quand la foudre frappera, notre connaissance de la température, de la topographie, de la végétation, etc., nous permettra de dire : Bon, ce feu va brûler sur 20 hectares. Laissons-le faire. »
Chaque incendie donne naissance à de nouvelles générations de végétaux : arbrisseaux, baies, fleurs sauvages, mousses et semis.
Et ces générations témoigneront de l'importance de la recherche et de son application judicieuse, ainsi que de ses effets sur ceux qui s'y livrent. « Si elle est menée avec honnêteté, la recherche peut s'avérer une grande leçon d'humilité, » dit Frank Burrows. « Ce que nous avons ici, à Pukaskwa, c'est un écosystème des plus subtil et des plus complexe. Plus on en apprend à son sujet, plus on se rend compte de tout ce qui nous échappe encore. »
Apparemment, cette prise de conscience est une raison aussi valable qu'une autre de continuer de chercher.
L'auteur, Charles Wilkins, vit et travaille à Thunder Bay. Il a rédigé cet article en collaboration avec les employés du parc national Pukaskwa.