Parc national du Mont-Revelstoke

La forêt pluviale intérieure

Toile de fond

cèdre géant Cèdre géant /© Parks Canada

La seule forêt pluviale tempérée intérieure au monde se trouve dans la chaîne Columbia et sur les pentes exposées des Rocheuses de la Colombie-Britannique. Les parcs nationaux du Mont-Revelstoke et des Glaciers se trouvent dans une bande de vieilles forêts qui s'étend vers le nord de la frontière américaine jusqu'au parc provincial Wells Gray.

Les forêts pluviales intérieures sont confinées aux secteurs humides de l'écozone intérieure du thuya et de la pruche (ITP). Les conditions qui caractérisent la forêt pluviale se développent lorsque la fonte des neiges est suffisante au début de la saison de croissance et que les chutes de pluie sont à leur maximum au milieu de la saison.

Cette humidité favorise le développement d'une végétation particulière, caractérisée notamment par diverses espèces endémiques aux vieilles forêts. Ici, ces forêts de peuplements mûrs sont dominées par le thuya et la pruche à faible altitude, l'épinette blanche peuplant surtout les zones riveraines. À altitude moyenne, l'épinette d'Engelmann et le sapin subalpin (écozone de l'EESS) dominent les peuplements, tandis que la pruche subalpine ne pousse que sporadiquement.

Régimes de perturbations naturelles

Bois piquant
Les vieilles forêts pluviales de l'intérieur ressemblent de près aux forêts pluviales tempérées de la côte /© Parcs Canada
Les vieilles forêts pluviales de l'intérieur ressemblent de près aux forêts pluviales tempérées de la côte tant par la complexité de leur composition que par la luxuriance de leur sous-étage ou par l'abondance de leurs épiphytes. Cependant, les superficies dévastées par le feu, le vent, les insectes ou les avalanches sont proportionnellement beaucoup plus vastes dans les forêts pluviales intérieures.

Les sécheresses estivales et la foudre peuvent engendrer à l'occasion des feux d'intensité moyenne. Dans les jeunes peuplements de transition hâtifs qui régénèrent l'écozone du thuya et de la pruche, la diversité des essences est grande, et la productivité est si élevée qu'elle ne peut se comparer qu'à celle des peuplements côtiers. Souvent, ce sont les broussailles qui sont les premières à pousser, notamment l'aulne, l'érable nain, la ronce parviflore, le framboisier et la fougère aigle. Elles sont suivies graduellement par un mélange complexe d'espèces de transition hâtives, en grande partie des essences à feuilles caduques, comme le bouleau, le Douglas taxifolié, le tremble, le peuplier deltoïde dans les zones riveraines, l'aulne, le hart rouge et le sorbier d'Amérique. Viennent enfin des essences de transition tardives telles que le thuya géant, l'épinette et la pruche. Lorsqu'un peuplement est dit " mûr " (après plus de 200 ans), la plupart des espèces hâtives ont cédé le pas à des peuplements dominés par le thuya et la pruche.

À moyenne altitude, là où la foudre frappe plus souvent, l'accumulation de la neige et la régénération des arbustes entrave souvent la repousse des arbres pendant des périodes encore plus longues à la suite d'un incendie (de 60 à 100 ans). Dans ces secteurs, le rhododendron à fleurs blanches, les gueules noires et l'épilobe sont communs. Les zones détruites par d'anciens feux et les vieux parterres de coupe sont renommés pour leurs baies et leur importance pour le grizzli. À la longue, le sapin subalpin et l'épinette d'Engelmann viennent à former des peuplements clairs couverts de lichens bruns (Bryoria) et verts (Alectoria) et entremêlés d'arbustes et de sous-bois bien développés.

Les insectes et les maladies sont les principaux agents perturbateurs de ces forêts humides. Quelque 400 ans après un feu, les peuplements mûrs de l'écozone de l'EESS se composent habituellement de 20 % de vieux arbres sur pied d'environ 350 ans et de 80 % d'essences de 100 à 200 ans qui se sont établies après une grande vague de mortalité causée par le scolyte occidental du sapin. La plupart des peuplements comportent des arbres d'âges divers. Ils sont parsemés à environ 30 % de chicots de tout âge, résultat des ravages du scolyte, du pourridié-agaric et de la mycose de la castilléjie.

Dans l'écozone ITP, un peuplement classique de 400 ans est composé de très vieux arbres clairsemés (environ 375 par hectare) couverts de lichens et de bryophytes. Le sous-étage, de composition variable, peut être mélangé d'aralie épineuse, d'if occidental, de buis, d'airelle, de dryoptéride disjointe et d'herbes telles que la clintonie uniflore et le quatre-temps. Ces peuplements sont eux aussi sujets aux vagues de mortalité, notamment aux infestations d'arpenteuses de la pruche. Cet insecte pond ses oeufs sur le lichen, d'où sa tendance à attaquer les vieilles forêts de thuyas. Le taux de mortalité est habituellement faible, mais il peut varier d'une zone à l'autre du peuplement.

Les infestations suivent des cycles de sept ans, en raison des parasites internes qui se propagent chez les insectes et qui finissent par étouffer l'épidémie. Outre ces infestations cycliques, les mycoses endémiques causent des mortalités sporadiques, éclaircissent la forêt et, à la longue, engendrent des peuplements d'essences d'âges multiples par suite de la régénération des brèches créées par les arbres morts.

Habitat de la faune

Skieuse et cèdre géant
Le forêt en hiver
© Parcs Canada
Le caribou de montagne dépend beaucoup des vieilles forêts de basse et de moyenne altitude, parce qu'il se nourrit en hiver des abondants lichens couvrant principalement les vieux arbres de 200 ans et plus. Au début de l'hiver, avant que la neige ne se tasse dans son territoire hivernal subalpin, le caribou gagne les forêts de thuyas et de pruches en dépérissement des basses altitudes; il se nourrit des lichens suspendus au chablis de la zone ITP, ainsi que du buis poussant dans le sous-bois avant que celui-ci ne soit enseveli sous la neige. En janvier, lorsque la neige est bien tassée, le caribou peut migrer à nouveau en amont, dans l'écozone de l'EESS, où, grâce à une couche de neige de trois à quatre mètres, il peut atteindre le lichen qui pousse plus haut dans les arbres.

À faible altitude, l'accumulation de neige dépasse deux mètres dans les clairières pendant plusieurs mois, de sorte que les animaux sauvages comme l'orignal et le chevreuil ne peuvent y survivre. En effet, une couche de neige pénétrable d'environ 80 cm suffit à immobiliser un orignal; dans le cas du chevreuil, il suffit de 40 cm. Cependant, sous le couvert végétal d'une vieille forêt, l'accumulation de neige n'est que 50 % de ce qu'elle serait dans une clairière située à même altitude. La couche de neige est encore excessive, mais les cervidés s'enfoncent moins profondément dans les vieilles forêts et les peuplements mûrs, la neige s'y entassant davantage en raison de l'affaissement des branches enneigées. Les cimes hautes et larges et les sous-étages bien développés des vieilles forêts fournissent un habitat hivernal de toute première qualité aux cervidés, parce qu'ils empêchent l'accumulation de neige et renferment du fourrage par ailleurs inaccessible dans les clairières.

Les vieux arbres clairsemés sont souvent atteints de pourriture de coeur qui entrave leur croissance. Néanmoins, ceux-ci forment un habitat précieux pour toute une gamme d'animaux sauvages qui s'en servent pour la mise bas, la nidification ou le repos. Citons la chauve-souris, le pékan, la martre, le carcajou, l'ours noir, le pic-bois et le hibou, entre autres. Des milliers d'espèces de lichens, de bryophytes et d'insectes du sous-bois peuplent les vieilles forêts, et de nombreuses espèces nouvelles sont constamment découvertes.

Les arbres sur pied morts et vivants, legs biologique des agents perturbateurs naturels, contribuent grandement à la biodiversité, puisqu'ils servent d'aires de nidification, de repos ou de mise bas pour de nombreuses espèces. Les arbres à feuilles caduques, notamment le bouleau, le tremble et le peuplier deltoïde, comptent souvent parmi les principales espèces des peuplements qui se régénèrent naturellement à la suite d'une perturbation. Ces arbres forment un habitat de prédilection pour les animaux qui nichent dans les cavités et diverses autres espèces, en raison du développement précoce (autour de 60 ans) de caractéristiques qui entraînent leur dépérissement, comme le pourrissement de coeur et les maladies.

Élément d'un ensemble

Les pratiques d'exploitation forestière modernes visent à maximiser la production d'arbres à des fins commerciales grâce à des objectifs tels que la plantation à très forte densité de conifères à croissance rapide. Les normes de peuplement oscillent entre 1 000 et 1 200 plants à l'hectare. Les biologistes s'inquiètent notamment de l'absence éventuelle de caractéristiques propres à la vieille forêt (en particulier les fortes concentrations de lichen dont a besoin le caribou), d'arbres qui servent d'habitat aux animaux sauvages (par définition, de vieux conifères de très grande taille ainsi que des arbres malades ou déformés, y compris des arbres mûrs à feuilles caduques) et de nourriture poussant dans le sous-étage (dont la croissance est entravée par le peuplement dense dans les forêts à gestion intense).

À long terme, la disparition des vieilles forêts, notamment par la fragmentation en petites parcelles isolées, conjuguée à la propagation des espèces de succession hâtives dans des peuplements adjacents, constitue une menace réelle pour la biodiversité. Comme leur superficie est limitée, les parcs nationaux du Mont-Revelstoke et des Glaciers ne peuvent à eux seuls préserver suffisamment de vieilles forêts pour maintenir cette biodiversité, y compris les espèces qui en dépendent, comme le caribou de montagne. Ces parcs sont gérés selon le principe voulant que les perturbations naturelles sont essentielles au maintien de la biodiversité.

Les parcs nationaux du Mont-Revelstoke et des Glaciers ne sont pas assez grands pour absorber les conséquences inévitables des perturbations naturelles et ne peuvent fonctionner indéfiniment comme réserves de peuplements mûrs. En fait, les feux allumés le long de la voie ferrée du Canadien Pacifique lors de sa construction dans les années 1880 ont engendré de nombreux incendies, et les peuplements de seconde venue qu'ils ont créés dans les deux parcs nationaux sont beaucoup plus vastes que ceux qu'on trouve sur les terres provinciales situées à l'extérieur du couloir de transport. Pour ces raisons, les aires protégées devraient être considérées comme faisant partie intégrante d'un ensemble plus grand, qui ne peut être conservé sans la collaboration des propriétaires fonciers voisins et l'appui du public. L'objectif commun doit être de préserver, partout dans la région, des superficies suffisantes de vieilles forêts intactes.

Écosystèmes