La recherche dans le Nord

Un tour dans les nuages : observer d'en haut

Une tâche ardue, des données fascinantes

-	Photographes volants en 1949 : un escadron situé à la base aérienne de Rockcliffe à Ottawa a effectué la première cartographie aérienne du Nord canadien. Photo : Archives nationales du Canada PA-66119 - Photographes volants en 1949 : un escadron situé à la base aérienne de Rockcliffe à Ottawa a effectué la première cartographie aérienne du Nord canadien. Photo : Archives nationales du Canada PA-66119
© Parks Canada

Après l'expérience douloureuse des bombardiers sur l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, Earl Mayo est sans équivoque lorsqu'il décrit son travail dans le Nord canadien : ce sont « les vols les plus ennuyeux que j'ai jamais faits ».

Il ne faut pas s'en étonner, puisqu'il a passé d'innombrables heures dans la cabine d'un bombardier C-47 converti à parcourir des milliers de kilomètres en ligne droite au-dessus de grandes parcelles de terres arctiques. De 1947 à 1949, c'est ainsi qu'il a contribué au premier relevé photographique aérien jamais réalisé dans cette région.

« J'étais là à chercher où je pourrais atterrir en cas d'urgence », se souvient M. Mayo, qui est maintenant âgé de 92 ans. Il n'a pas vraiment trouvé beaucoup d'endroits propices, car le paysage était dominé par une suite sans fin de terrains rocheux et de lacs, loin d'être idéaux pour un aéronef qui doit se poser.

Peut-être était-ce ennuyeux, mais les données que lui et ses collègues ont recueillies sont tout sauf ennuyeuses. La première année seulement, son escadron a photographié plus de 111 000 milles carrés, ce qui a entraîné de nombreuses modifications sur les cartes géographiques acceptées à l'époque. Des lacs inconnus ont été ajoutés, et des îles entières identifiées sur les cartes étaient introuvables.

On a pu donc créer la première archive visuelle complète d'une région qui n'avait jamais été cartographiée de cette façon auparavant. Les photographies obtenues, maintenant vieilles de plus de 60 ans, ont jeté les bases d'archives qui n'ont cessé de croître. Maintenant, le gros du travail fastidieux se fait depuis l'espace, ce qui permet d'avoir un aperçu encore plus grand.

Selon Robert Fraser, chercheur au Centre canadien de télédétection, ce que font les satellites relève d'un modèle perfectionné de la photographie aérienne. Traditionnellement, un écologiste formé aurait utilisé les photos pour établir la frontière et l'identité des écosystèmes au sol. Mais un tel travail prend beaucoup de temps et la région qu'on pouvait ainsi cartographier restait limitée.

Ces limites étaient particulièrement frustrantes pour Parcs Canada dont le mandat est de produire des rapports détaillés sur l'état de ses parcs tous les cinq ans. Pour les grands parcs du Nord, qui couvrent un total de plus de 200 000 kilomètres carrés, le mandat devenait extrêmement difficile à réaliser.

« La cartographie des écosystèmes sur toute la superficie des parcs de l'Arctique à l'aide de la photo aérienne traditionnelle n'est pas réaliste, explique M. Fraser. Nous essayons de fusionner des cartes d'écosystèmes couvrant de plus petites zones avec des images satellites et des modèles altimétriques numériques. Les caractéristiques du terrain obtenues à l'aide des modèles altimétriques servent à prédire l'endroit où se trouvent les écosystèmes dans le vaste paysage d'un parc. »

Imagerie satellite de la rivière Clyde, au Nunavut. Imagerie satellite de la rivière Clyde, au Nunavut. Photo :
© Ressources naturelles Canada

L'utilisation de satellites a déjà produit des résultats notables à plus petite échelle dans certains petits parcs du Sud. À l'aide de données satellites recueillies au parc national et lieu historique Kejimkujik en Nouvelle-Écosse et dans l'écosystème élargi du parc depuis 1985, Paul Zon, biologiste de Parcs Canada, et ses collègues ont pu mettre en image toute la détérioration qu'a subie depuis les 20 dernières années l'habitat forestier de la population locale d'écureuils volants dans la région qui ceinture le parc.

Au cours des deux dernières années, cette stratégie a été mise de l'avant dans le cadre du programme canadien de l'Année polaire internationale (API), une initiative visant à perfectionner la méthode de modélisation des écosystèmes. L'API, une initiative de recherche multinationale ayant rassemblé des milliers de chercheurs de dizaines de pays dans les régions polaires de la planète en 2007 et 2008, comportait plusieurs projets dans les parcs nationaux du Nord canadien.

Les données tirées de ces modèles seront ensuite utilisées pour prédire les changements que subissent ces écosystèmes, un précieux coup d'oeil sur les effets de tendances telles que les changements climatiques.

Jean Poitevin, coordonnateur de la recherche pour la Direction de l'intégrité écologique de Parcs Canada, a mis en place une collaboration entre son organisation, l'Agence spatiale canadienne et le Centre canadien de télédétection pour le travail de surveillance par satellite. Pour lui, le travail accompli au parc Kejimkujik est une preuve de ce que peut apporter la technologie d'imagerie satellite dans les parcs nationaux du Nord.

« C'est une occasion en or d'étudier nos parcs nationaux pour déterminer ce qui se passe à grande échelle sur la planète », dit-il.

Jean Poitevin

Coordonnateur de recherche appliquée