La recherche dans le Nord

Ce que révèlent les eaux

Étudier les changements environnementaux sous la surface

Lacs et étangs parsèment le paysage du parc national Wapusk Lacs et étangs parsèment le paysage du parc national Wapusk
© Parks Canada

« Terre de brouillard et de tourbières » : voilà les paroles de James Hargrave, commerçant de la Compagnie de la Baie d'Hudson au xixe siècle lorsqu'il a décrit la zone du nord-est du Manitoba où se trouve actuellement le parc national Wapusk. Il n'a peut-être pas été en mesure de voir au-delà des nuages d'insectes et d'apprécier la faune abondante toujours aussi caractéristique de cette région qui abrite un large éventail d'espèces d'oiseaux et de mammifères, dont d'importantes populations de caribous et d'ours polaires.

En effet, alors que les habitants autochtones considèrent toujours cette région comme un terrain de chasse important, ils pourraient être plus portés à s'y rendre en hiver, lorsque le sol est gelé. Les autres moments de l'année, une grande partie du parc est en effet caractérisée par un mélange de cours d'eau et de terre ferme. Vu de l'air, c'est un ensemble hétéroclite d'étangs et de lacs, mais la plupart d'entre eux sont peu profonds, et ne font souvent pas plus de 10 ou 20 centimètres de profondeur. Ce paysage rend la marche difficile et ralentit les déplacements.

Jon Sweetman le sait trop bien. Écologiste chez Parcs Canada, il a passé ses derniers étés à effectuer le premier travail de prélèvement complet dans ces cours d'eau. Le moyen le plus efficace d'y parvenir est de se déplacer d'un endroit à l'autre par hélicoptère.

Faisant équipe avec Shelley Amott, biologiste à l'Université Queen's, et une équipe sur le terrain, il a recueilli des zooplanctons, des organismes microscopiques à la base du réseau complexe prédateur-proie dans les habitats aquatiques. Des collections similaires avaient été recueillies à l'extérieur des limites du parc, où l'eau repose sur le granit massif du Bouclier canadien. Au parc Wapusk, cependant, la plupart des cours d'eau reposent sur une couche de tourbe gelée. « À mesure qu'on s'éloigne dans le parc, on remarque une grande diversification, explique M. Sweetman. Les cours d'eau ne sont pas organisés uniformément. Dans certaines zones, il y a des centaines de petits étangs. Dans d'autres, on voit plutôt un gros étang. Certaines fois, les étangs sont vraiment isolés dans le paysage. Les organismes qui s'y trouvent diffèrent grandement d'un endroit à l'autre. »

On peut même trouver des types tout à fait différents de zooplanctons dans deux étangs situés l'un à côté de l'autre, poursuit-il. On peut alors se demander si l'un de ces cours d'eau est relié à d'autres de quelque manière que ce soit, et comment ils peuvent résister à d'éventuels changements environnementaux tels que le réchauffement climatique.

La réponse pourrait être d'une importance capitale pour l'avenir de cette région et celui d'autres régions du Canada. Le parc national Wapusk contient certaines des collections les plus méridionales de sol gelé en permanence, ou pergélisol, dans le monde. C'est pourquoi c'est une zone sensible aux changements de température, laquelle augmente de façon constante d'année en année. L'étendue du pergélisol dans le parc national Wapusk est vouée à diminuer ou à disparaître dans de nombreux secteurs parties du parc.

Le paysage pourrait alors changer radicalement. Le dégel peut entraîner une expansion rapide des lacs. À d'autres endroits, le sol peut changer de nature et provoquer l'écoulement ou la lente évaporation de l'eau sous l'action du réchauffement et de l'assèchement. Pour le zooplancton et d'autres animaux qui dépendent de cette eau, une telle situation pourrait entraîner un foisonnement biologique ou une catastrophe.

Des changements radicaux du paysage peuvent survenir lorsque les étangs s’agrandissent, s’assèchent ou se vident en raison du réchauffement climatique Des changements radicaux du paysage peuvent survenir lorsque les étangs s’agrandissent, s’assèchent ou se vident en raison du réchauffement climatique
© Parks Canada

Avant qu'un tel scénario ne devienne réalité, M. Sweetman et ses collègues ont fait l'inventaire du milieu aquatique tel qu'il est actuellement. C'est le point de départ qu'on utilisera pour déterminer l'étendue des changements à venir, le cas échéant, et le moment où ils surviendront.

Ce travail s'est inscrit dans le cadre de l'Année polaire internationale (API), une initiative de recherche multinationale ayant rassemblé des milliers de chercheurs de dizaines de pays dans les régions polaires de la planète en 2007 et 2008. Plusieurs de ces projets se sont déroulés dans les parcs nationaux du Nord canadien. Des études similaires sur des organismes aquatiques ont été réalisées dans quatre autres parcs nationaux du Nord canadien : le parc Nahanni, dans les Territoires du Nord-Ouest, les parcs Sirmilik et Quttinirpaaq, au Nunavut, et le parc des Monts-Torngat, à Terre-Neuve-et-Labrador.

Ces parcs varient considérablement les uns par rapport aux autres, certains caractérisés par les paysages côtiers de l'Arctique, d'autres par de hautes montagnes intérieures, et d'autres encore par de majestueux fjords côtiers. Mais le travail qui y a été accompli vise un but commun : définir et évaluer ce que M. Sweetman et ses collègues appellent l'intégrité écologique. Ce concept est au coeur du mandat de Parcs Canada; la priorité est de déterminer si l'équilibre des activités naturelles dans un parc donné demeure dynamique et sain.

Ces activités peuvent prendre des directions imprévues, comme ce sera sans doute le cas à la suite des changements climatiques. On ne sait pas encore si l'intégrité de l'environnement du parc sera mise à l'épreuve, mais ce qui va se passer prochainement pourrait être encore plus étonnant et spectaculaire. Comme le fait voir M. Sweetman, la seule façon qui nous permettra d'en être sûrs, c'est de commencer à observer de façon permanente.

Jon Sweetman

Écologiste du Nord