Lieu historique national du Canada de la Drague- Numéro-Quatre
Techniques d'exploitation des placers :
Pour bien des gens, la prospection évoque l'image d'une personne accroupie près d'un cours d'eau, en train de laver du gravier dans l'espoir de trouver de l'or. Cette image donne l'impression que l'or se trouve dans le cours d'eau même ou dans le gravier de surface adjacent. Bien que cette impression ne soit pas entièrement fausse, il convient de répéter qu'au Yukon, l'or a été trouvé principalement sur du substratum rocheux, recouvert d'une couche de matières organiques dégradées qu'on appelle mort-terrain, et dans une couche intermédiaire de gravier gelé en permanence. Voilà pourquoi les premiers mineurs n'ont pas découvert les veines riches en or et, qu'en employant des outils aussi primitifs que la batée et le crible, ils se sont confinés au gravier de surface des bancs et des rives des cours d'eau. Avant de parler d'exploitation minière, il fallait élaborer une méthode permettant d'atteindre le substratum rocheux, ce qui fut fait à Forty Mile en 1887, grâce à l'introduction de la technique du brûlage. Cette technique permettait de décongeler une surface de terre gelée ( de 1,8 m sur 1,2 mètre ) en allumant des feux de bois, de retirer le gravier fondu et de recommencer le processus jusqu'à l'atteinte du substratum rocheux. Ensuite, le mineur creusait latéralement ( percement ) et déposait le gravier aurifère exploitable en tas, à la surface. Le gravier aurifère ainsi extrait n'était pas mêlé au gravier extrait par fonçage parce que ce dernier contenait peu ou point d'or et que l'idée était de laver au sluice uniquement le gravier aurifère. Tout en perçant, le mineur lavait le gravier de temps à autre pour s'assurer qu'il avait atteint le riche gravier aurifère. Dans le cas contraire, il pouvait agrandir la percée, creuser un autre puits ou, en dernier recours, abandonner la concession. Peu importe le résultat, le travail était long, ardu et risque.
Au printemps, le percement arrêtait, et ceci pour deux raisons. Les puits et les percées n'étaient généralement pas étayés, étant donné que le pergélisol et le froid de l'hiver éliminaient ce besoin. C'était par ailleurs pourquoi le percement s'effectuait durant l'hiver. Par conséquent, quand il se mettait à faire chaud et que le pergélisol décongelait, il se produisait des éboulements. En outre, le lavage au sluice, prochaine étape du processus, exigeait beaucoup d'eau, laquelle n'était disponible qu'au dégel du printemps. Le gravier aurifère empilé durant l'hiver était alors lavé au sluice, soit dans une série de boîtes inclinées au fond desquelles étaient fixées des rainures (riffles) qui permettaient d'arrêter ou de ralentir l'entraînement par le courant d'eau des particules denses. L'or, plus dense que le reste, se déposait au fond et était retenu par les riffles, alors que le gravier s'écoulait avec l'eau. De temps à autre, selon la richesse du terrain, on retirait les riffles et interrompait l'arrivée d'eau pour laver le gravier à la batée, l'étape de la finition.
Autodéchargeur en pleine action dans les champs aurifères
© Parcs Canada / Canadian Imperial Bank of Commerce / Woodside, H.J. / 41/62
Le dégel à la vapeur et l'utilisation du wagon autodéchargeur virent le jour au cours de la ruée vers l'or (1897-1900). La vapeur était beaucoup plus efficace et plus économique à long terme que les feux de bois, bien qu'il fallait s'équiper de chaudières, de conduites, de tubes flexibles et de tuyaux à pointe. Cette méthode consistait à enfoncer des tuyaux d'acier, appelés tuyaux à pointe, dans le sol gelé et à y infuser de la vapeur pour décongeler le gravier. Quant au wagon autodéchargeur, beaucoup plus efficace que la méthode du bourriquet, il permettait aux mineurs de transporter le gravier aurifère directement du puits au sluice, leur évitant ainsi d'avoir à transporter le tas de déblais à la pelle ou à la brouette jusqu'au sluice.
L'exploitation par fonçage et percement, sauf en ce qui concerne le dégel à la vapeur et l'utilisation du wagon autodéchargeur, méthodes de toute façon peu employées avant 1900, avait l'avantage d'être peu coûteuse. Tant que le mineur disposait d'une avance suffisante pour subsister jusqu'au moment de la finition et d'assez d'argent pour acheter du bois et des sluices, il lui suffisait de travailler dur pendant de longues heures et de supporter la rigueur des conditions de vie. C'est ce qui explique la prédominance de cette méthode d'exploitation durant la ruée vers l'or. Malheureusement pour le petit exploitant, l'utilisation massive de la technique de fonçage et de percement, associée au fait qu'elle exigeait des gisements à haute teneur, entraîna rapidement l'épuisement du riche gravier aurifère dont derendait son succès. Les champs aurifères n'étaient pas épuisés, bien au contraire, mais il fallait exploiter la quantité de plus en plus énorme de gravier à basse teneur pour obtenir un rendement convenable. Pour y arriver, il fallait plus que de la main-d'oeuvre; il fallait des machines, et donc le capital necessaire pour les acheter et les faire fonctionner. Par conséquent, de nouvelles techniques d'exploitation à ciel ouvert furent introduites.
Au départ, l'exploitation à ciel ouvert fut confinée aux secteurs où le substratum rocheux se trouvait à moins de 6 mètres de profondeur et où l'épaisseur de mort-terrain et de gravier stérile était négligeable. Cette méthode avait l'énorme avantage que ses possibilités de développement étaient pratiquement illimitées : au fur et à mesure que le matériel devenait plus efficace, elle permettait d'exploiter toutes sortes de dépôts placériens, qu'ils se trouvent dans des cours d'eau, des terrasses ou des collines, peu importe leur profondeur. Employée d'abord dans les concessions de cours d'eau, à basse teneur, elle consistait à retirer le mort-terrain et le gravier stérile, décongelés au besoin, à l'aide de racloirs à vapeur ou tirés par des chevaux. Le gravier aurifère était ensuite décongelé à la vapeur ou au soleil, puis transporté jusqu'au sluice, à la pelle, à la brouette ou au wagon autodéchargeur. Dans certaines concessions, les racloirs, et par la suite les pelles à vapeur, étaient utilisés pour retirer non seulement le mort-terrain et le gravier stérile, mais aussi le gravier aurifère. Plus tard, les exploitants de concessions de cours d'eau, qui voulaient tirer profit du développement du matériel hydraulique, commencèrent à utiliser l'élévateur mécanique, un appareil qui permettait à la fois de laver au sluice et d'éliminer les résidus (rebuts).
L'abattage hydraulique
© Parcs Canada / Collection Anita John / Y.T.-23
Dans les cours d'eau où la teneur en minerai et l'eau étaient suffisantes, le mort-terrain et le gravier stérile pouvaient être triés avec de l'eau sous pression. Cette technique fut ensuite étendue à l'élimination de toute matière se trouvant entre la surface et le substratum rocheux grâce à des jets d'eau sous pression (lavage au sluice souterrain), les résidus se retrouvant dans un tas de rebuts et le gravier aurifère, dans un autre. L'abattage hydraulique, qui exige également de l'eau sous pression, était employé dans les concessions de terrasses et de collines. La seule différence technique entre le lavage au sluice souterrain et l'abattage hydraulique est la suivante : le gravier aurifère extrait selon la première méthode devait être transporté jusqu'au sluice, alors que selon la deuxième méthode, le gravier aurifère était désintégré et transporté jusqu'au sluice par la même operation.
Jusqu'en 1905, la plupart des observateurs étaient d'avis que le système hydraulique convenait davantage aux graviers à basse teneur du Klondike. Cependant il devint évident qu'une autre forme d'exploitation à ciel ouvert, le dragage, allait venir à bout de ces champs aurifères. Les dragues, grosses machines à l'aspect complexe pour les non-initiés, fonctionnaient selon un principe relativement simple. Elles se composaient de quatre éléments de base : une barge pour flotter, une série de godets en acier pour extraire le gravier à l'avant de la barge et le transporter jusqu'à une structure érigée sur la barge, la structure elle-même, où le gravier était désintégré par la force de l'eau et où l'or était récupéré, et un convoyeur ou un élévateur qui déchargait le gravier stérile à l'arrière de la barge.
Comme c'est le cas dans toutes les techniques d'exploitation à ciel ouvert, sauf les toutes premières, le dragage exige de l'eau. Les dragues arrêtaient donc de fonctionner lorsque l'étang de dragage était gelé, mais on compensait largement cet arrêt de travail en gardant les dragues actives 24 heures sur 24 durant la saison chaude. Il fallait décaper et décongeler dans les cours d'eau, mais non pas dans les lits de cours d'eau qui avaient été décongelés naturellement par l'action de la vapeur. C'est ce qui explique pourquoi la rivière Klondike se prêtait si bien au dragage et que la Canadian Klondike Mining Company, qui a exploité cette rivière, a eu autant de succès. Le dragage était facilité par l'absence de gros rochers dans le Klondike et offrait l'avantage d'exiger moins d'eau que l'abattage hydraulique.
L'introduction des perceuses au début du siècle et la découverte, avant 1920, que l'eau froide était un meilleur agent de décongélation que la vapeur permirent de mettre au point la technologie du dragage. Seuls des changements organisationnels et des modifications aux procédés opérationnels y ont apporté des améliorations par la suite. La société Yukon Consolidated Gold Corporation a, par exemple, amélioré l'efficacité de ses opérations après 1933 : le terrain prometteur était décapé à l'aide de lances géantes au cours de la première année, décongelé à l'aide de pointes à l'eau froide au cours de la deuxième année, puis dragué un an ou quelques années plus tard.