Lieu historique national du Canada de la Grosse-Île- et-le-Mémorial- des-Irlandais

Histoire - Évolution du rôle historique de la Grosse-Île

Quarantaine et santé publique : l'évolution du rôle historique de la grosse-île
Par André Sévigny, historien, septembre 1995

Au cours de son existence, c'est-à-dire de 1832 à 1937, la station de quarantaine humaine de la Grosse-Île a eu pour mandat de veiller sur la santé publique à la porte laurentienne du Canada. Au fil des décennies, des événements de toute sorte ont marqué l'histoire de cette île de quarantaine. Mais certaines conjonctures ont plus particulièrement façonné son évolution, depuis son entrée en scène jusqu'à sa fermeture.

Les grandes épidémies

Major Epidemics
© Université McGill / ILN / DRBSC,1850
$8

La station de la Grosse-Île voit le jour dans un contexte tout à fait spécial. Depuis la fin des guerres de Napoléon, en 1815, un flot croissant de personnes quittent les îles britanniques, l'Irlande et l'Écosse pour refaire leur vie en Amérique du Nord. Vers 1830, uniquement à Québec, de loin la principale porte d'entrée au Canada, cet exode représente une moyenne annuelle de 30 000 arrivants dont les deux tiers, environ, sont des Irlandais. Or, cette immigration sans précédent sur le Saint-Laurent survient au moment où de grandes épidémies s'abattent sur l'Europe mais aussi sur la Grande-Bretagne; la seconde pandémie de choléra (1829-1837) frappe l'Angleterre en 1831-1832. Ce sont les migrants, dont les Irlandais qui s'embarquent souvent dans des ports anglais, qui transportent le choléra en Amérique et au Canada.

Major Epidemics
© Université McGill / ILN / DRBSC, 1847
$8

C'est l'arrivée annoncée du terrible fléau sur le Saint-Laurent qui motive la décision subite des autorités coloniales de mettre sur pied une véritable station de quarantaine à la Grosse-Île, située dans le fleuve à 48 km en aval de Québec. Cette halte de sécurité est à nouveau confrontée au choléra en 1834, avant de livrer bataille en 1847-1848 à une épidémie plus meurtrière encore, celle du typhus. Les principales victimes sont, une fois de plus, les immigrants irlandais. En nombre encore jamais vu (environ 100 000 se dirigent vers Québec en 1847), ils fuient la terrible famine de la pomme de terre qui afflige leur pays. Cette ère d'épidémies virulentes prend fin après une nouvelle attaque du choléra, en 1854.

Ces premières décennies d'existence de la quarantaine de la Grosse-Île portent d'autres marques bien caractéristiques : gestion coloniale d'une émigration dite « britannique », donc sans véritable droit de regard canadien sur ce mouvement de population, fonctionnement de la quarantaine empreint de précipitation, d'improvisation et de tâtonnements, ignorance des causes, des modes de propagation et des traitements des maladies infectieuses, incapacité quasi chronique d'accueillir et de traiter sécuritairement le large flot des migrants, surtout malades. Ajoutons à ce canevas les longues traversées océaniques à bord de voiliers surchargés et insalubres, et nous avons sous les yeux une situation explosive et hors de contrôle, de quoi comprendre, par exemple, le décès de milliers d'Irlandais à la Grosse-Île en 1847.

photo ancienne d'un hôpital fait en brique L'hôpital de briques, construit en 1881
© NAC / D.A. McLaughlin / PA-148819

Efficacité et modernité

Si l'histoire et la légende ont assez rapidement perpétué le souvenir de cette période noire de la quarantaine laurentienne, elles n'ont pas rendu justice, en revanche, à la face cachée du passé de la Grosse-Île, ces nombreuses années consacrées à la recherche de l'efficacité et de la modernité en matière d'accueil des immigrants et de traitement des maladies contagieuses.

photo du visage du docteur Frederick Motizambert Docteur Frederick Motizambert
© Who's who in Canada, 1922 Edition

Dès les années 1850, mais bien davantage à partir de la Confédération de 1867, le gouvernement canadien élabora une vaste politique d'immigration et de peuplement qui exigea la mise sur pied d'un service de quarantaine fiable et efficace. La mémoire était encore imprégnée des catastrophes pas si lointaines et les leçons à en tirer, bien apprises. Sur place, à la Grosse-Île, le maître d'oeuvre de cette relance de la quarantaine fut le docteur Frederick Montizambert, spécialisé en bactériologie et surintendant médical de la station de 1869 à 1899.

Montizambert fixa d'abord le schéma d'occupation de l'île en s'assurant de l'absence absolue de contact entre les immigrants malades et les voyageurs en santé ou sous observation. Puis, au fil des ans, des conjonctures migratoires et économiques, et de ses budgets, il renouvela le parc immobilier de la station : hôpitaux, logements de voyageurs, résidences de travailleurs, chapelles, etc. Il fit adopter de nouveaux règlements de quarantaine afin d'éliminer, autant que possible, les échappatoires et le laxisme.

photo ancienne d'un bateau à vapeur Le « Druid », steamer de désinfection
© D.A. McLaughlin / NAC / PA-148821

Bien au fait des grandes découvertes scientifiques et médicales en matière de diagnostic, de traitement et même de prévention des maladies infectieuses, Montizambert soumit la navigation et l'immigration à des contrôles de santé toujours plus stricts et efficaces : inspection, désinfection des bateaux, des passagers et des bagages, vaccination, analyses en laboratoire. Ces initiatives répondaient à des conjonctures nouvelles : mondialisation de l'immigration, multiplication des maladies infectieuses, rapidité des traversées grâce aux navires à vapeur.

ancienne photo d'un bâtiment construit sur le flanc rocheux, sur le bord du fleuve L'hôtel de deuxième classe, construit en 1893
© D.A. McLaughlin / NAC / C-79029

C'est d'ailleurs la prolifération de ces vapeurs et leur niveau de confort toujours plus grand qui amena le surintendant à moderniser les structures d'accueil et d'hébergement des immigrants à la Grosse-Île. À la fin du siècle, et jusqu'à la Première Guerre mondiale, par exemple, des hôtels modernes furent mis à la disposition des trois classes de voyageurs qui, à ce moment, franchissaient l'Atlantique. Montizambert avait alors réussi à relever son grand défi : donner un nouveau sens à l'idée même de santé publique dans un contexte d'immigration, et ceci, en veillant à la célérité du service et au confort des immigrants.


Le vingtième siècle

un grand goupe d'immigrants sur le pont supérieur d'un bateau Immigrants arrivant au Canada, vers 1900
© NAC / PA-30607

De tels équipements et un niveau de service reconnu mondialement laissaient espérer de grandes heures à la Grosse-Île. D'autant plus qu'en ce début de siècle, l'immigration à Québec atteignait des sommets inimaginables : 100 000 personnes en 1910, 170 000 en 1912 et 225 000 en 1914. L'on prévoyait même construire, à la station, un nouveau complexe hospitalier vaste et moderne. Mais un concours de circonstances tout à fait particulier renversa rapidement la situation.

La Grande Guerre (1914-1918) et, peu après, la Crise économique de 1929 firent chuter dramatiquement les statistiques d'immigration au pays. De plus, les connaissances médicales dans le domaine de la microbiologie et des maladies contagieuses avaient fait d'énormes progrès depuis le début du siècle et l'hôpital de la Grosse-Île soignait presque exclusivement des infections mineures et infantiles comme la diphtérie, la varicelle et la rougeole. Or, selon les conventions internationales sur la santé, ces maladies ne nécessitaient plus une véritable quarantaine. Quant aux infections graves (choléra, typhus, variole, etc.), l'hôpital du Parc Savard de Québec, ouvert depuis 1907, était en mesure de leur faire échec, le cas échéant. La station de la Grosse-Île ferma ses portes en 1937.

ancienne photo de quatre femmes immigrantes marchant, à Grosse-Île Immigrants à la Grosse-Île
© Collection Privé

L'histoire de la quarantaine de la Grosse-Île, dont le premier chapitre s'était achevé dans la noirceur de la tragédie irlandaise, pourrait être considérée par certains comme un affreux mélodrame. Mais en retraçant la suite de cette sordide histoire, nous lui découvrons une fin heureuse, celle de la maladie et de la misère vaincues, celle des morts et des souffrances qui, en bout de ligne et heureusement, n'ont pas été inutiles.