Lieu historique national du Canada Cartier-Brébeuf
Jean de Brébeuf et les Jésuites en Nouvelle-France
Gravure
du père Jean de Brébeuf
© Archives nationales du Canada / C-1190
L'ordre religieux des Jésuites fut fondé en 1534 par Inigo Perez,
alias Ignace de Loyola. Ce dernier désirait bâtir un ordre apostolique
sur une base hiérarchique militaire. Il baptisa cette nouvelle organisation
la Compagnie de Jésus. Rapidement, elle gagna les faveurs du pape Paul
III, qui officialisa l'ordre en 1540. Les Jésuites faisaient les trois
vœux habituels de tout ordre religieux : chasteté, pauvreté et
obéissance. De plus, ils devaient jurer une extrême obéissance
au pape, de qui ils répondaient directement. L'ordre des Jésuites
fut fondé un peu avant le mouvement de la Contre-réforme catholique,
en réaction au mouvement protestant qui déferlait sur l'Europe.
Les Jésuites avaient donc des objectifs précis : éduquer
les Chrétiens, convertir les « infidèles » et
empêcher l'avancée du protestantisme. Leur apprentissage était
très rigoureux.
Les Jésuites sont le premier ordre religieux à diriger des collèges
et des universités partout à travers le monde. À la mort
d'Ignace de Loyola en 1556, on comptait déjà 74 collèges
sur 3 continents et 1000 membres (60 ans plus tard, on retrouvait 13 000
membres dans toute l'Europe). À partir des années 1540, ils envoyèrent
des missionnaires partout à travers le monde : Inde (1541-1542),
Congo (1547), Brésil et Japon (1549), Éthiopie (1555), Chine
(1563), Philippines (1581), Acadie (1611). Finalement, en 1625, ils envoyèrent
Jean de Brébeuf à Québec afin de convertir les Amérindiens
de la Nouvelle-France.
Ce prêtre missionnaire jésuite est né le 25 mars à Condé-sur-Vire
en Normandie, dans le nord de la France. On ne connaît pas grand-chose
sur son enfance et sa famille immédiate. En 1617, à l'âge
de 24 ans, il entre chez les Jésuites à Rouen. En 1622, il est
ordonné prêtre malgré sa santé défaillante
(il est atteint de tuberculose). Il reste 3 ans à Rouen et, en 1625,
il s'embarque pour la Nouvelle-France avec 5 autres missionnaires dont Énemond
Massé et Charles Lalemant. Il arrive à Québec en juin
de la même année. Le territoire de l'actuel lieu historique national
Cartier-Brébeuf connaît, à compter de 1625, une nouvelle
occupation humaine qui se caractérise par des activités religieuses,
agricoles et industrielles.
La première mission des Jésuites dans la vallée du Saint-Laurent
débute à la mi-juin de 1625. Sur une portion du territoire que
leur concède le vice-roi de la Nouvelle-France, les nouveaux arrivants
bâtissent une modeste demeure d'environ 13 mètres sur 7, qui abrite
une chapelle dédiée à Notre-Dame-des-Anges. Avant 1629,
ils construisent un deuxième bâtiment de même dimension
et ensemencent quelques terres. Entre-temps, Brébeuf effectue ses premiers
séjours chez les Montagnais nomades des environs de Québec. C'est
pendant cet hiver rigoureux qu'il va connaître la dure réalité de
la vie de missionnaire. À peine aura-t-il le temps d'apprendre la langue
et les coutumes algonquiennes que déjà il sera envoyé vers
le pays des Hurons (1626). À l'époque, la Huronie était
située en Ontario, au nord du lac Huron et de la baie Géorgienne.
Le trajet de 800 miles (1 280 km) prenait environ 1 mois. Le voyage était
très dur et épuisant à cause du portage, de la marche
en forêt, du manque de nourriture et de la navigation. Selon Brébeuf,
il fallait être résistant, contribuer à l'effort que faisaient
les Amérindiens, ne pas se plaindre et manger quand c'était le
temps, car ce n'était que deux fois par jour (au lever et au coucher
du soleil). Son premier séjour chez les Hurons ne rapporta aucune conversion,
mais il lui fut très profitable pour l'apprentissage linguistique et
culturel. Ce peuple accepta facilement le missionnaire grâce au fort
lien commercial qui l'unissait aux Français depuis les premières
expéditions de Champlain.
L'expulsion des religieux de la Compagnie de Jésus, après la
prise de Québec par les frères Kirke en 1629, suspend leurs activités
au pays jusqu'à la signature du traité de Saint-Germain-en-Laye
en 1632. À leur retour, ils doivent réparer les brèches
dans leur résidence et reconstruire une section de l'autre bâtiment,
incendié par les conquérants. De plus, ils installent, autour
de la cour d'environ 10,56 m 2 , une clôture de pieux
de 4,55 m de haut.
Une maison pour évangéliser
En 1635, la maison Notre-Dame-des-Anges reste la seule propriété que
les Jésuites possèdent de plein droit dans la colonie. C'est
la raison pour laquelle le supérieur, le père Lejeune, lui destine
plusieurs fins. Il envisage notamment d'y fonder un collège pour l'éducation
des enfants français, d'y établir un séminaire pour l'évangélisation
des jeunes Amérindiens et d'en faire la maison centrale pour le soutien
des missions. Seul le projet du séminaire se concrétise dans
la résidence localisée à l'emplacement de l'actuel lieu
historique national Cartier-Brébeuf.
Les Jésuites construisent une cabane qui servait de chef-lieu pour la
conversion des Amérindiens. Selon leur propre dire, c'est un « méchant
taudis fait en planche et lattes bousillés : 40 pieds français
de long par 25 de large ». Un autre bâtiment similaire servait
de grange, d'étable et de menuiserie. Selon le père Lejeune,
il y avait, en 1634, 4 chambres basses : une chapelle, un réfectoire
(où ils pouvaient dormir), une cuisine et une chambre. Il y avait également
deux petites chambres pouvant accueillir six personnes, les autres pouvaient
dormir au grenier. C'était la demeure principale des Jésuites.
De 1636 à 1639, ce bâtiment abrita le séminaire des Hurons.
Cette institution avait pour but de convertir les jeunes. En tout, dix Hurons
fréquentèrent le séminaire : neuf adolescents et
un adulte. Cinq retournèrent chez eux, deux moururent après leur
arrivée et l'adulte se noya. Seulement deux revinrent après deux
ans et, finalement, cinq y furent baptisés. Le programme d'enseignement était
le suivant : prière, lecture, écriture et catéchisme
le matin, pêche, chasse et fabrication d'arcs et de flèches l'après-midi.
Le plan des pères consiste à sélectionner les meilleurs
candidats autochtones, à les former durant quatre à cinq ans
et à les retourner parmi les leurs pour qu'ils propagent leurs connaissances
religieuses. L'expérience d'une durée approximative de trois
ans se révèle un échec parce que les sujets recrutés
manifestent peu d'intérêt et parce qu'ils séjournent beaucoup
moins longtemps que prévu. Vers 1639, l'abandon du séminaire
coïncide avec la relocalisation des Jésuites au presbytère
Notre-Dame-de-la-Recouvrance à Québec.
Les missions en Huronie
Parallèlement, en juillet 1634, Jean de Brébeuf fut envoyé par
le père Lejeune en Huronie pour y implanter une mission. Il devint supérieur
de la mission Saint-Joseph I, près de Toanché, (village où il
passa 3 ans, de 1626 à 1629). Après une période plutôt
satisfaisante d'évangélisation, il se heurta à une résistance
obstinée et croissante de la part des Hurons autour de 1637. Selon Brébeuf,
trois facteurs expliquaient ce refus : leur attachement à leurs
coutumes, leur immoralité et les épidémies. Effectivement,
avec le contact prolongé entre Amérindiens et Européens,
plusieurs maladies du Vieux Continent décimèrent une partie de
la population autochtone.
En 1638, Brébeuf fonda une nouvelle mission, Saint-Joseph II, à Téanaostaiaé.
Après une nouvelle épidémie de petite vérole, la
rage des Hurons fut encore plus intense et toutes sortes de violences (verbale
et physique) furent commises. Plusieurs convertis renièrent leur nouvelle
foi. Au printemps 1640, le mécontentement se transforma en soulèvement
et les Jésuites furent attaqués : Pierre Boucher fut blessé au
bras, alors que Brébeuf et Chaumonot furent battus. Au mois de mai,
l'agitation des Hurons poussa Lalemant à retourner à Québec.
À l'automne de la même année, les missionnaires décidèrent
d'aller ouvrir deux nouvelles missions : une chez les Algonquins et une
autre chez les Neutres. Brébeuf et Chaumonot partirent vers le nord du
lac Érié afin de tenter de convertir les Neutres. Les missionnaires
furent précédés par des Hurons qui firent circuler des
rumeurs au sujet des Robes noires . La région traversée
fut très hostile et partout où ils allaient, on les repoussait
et on les injuriait. Ce fut cinq mois infructueux. Au printemps 1641, au retour
de la mission, Brébeuf se fractura la clavicule gauche en traversant
un lac gelé. Il fut alors renvoyé à Québec.
Là-bas, Brébeuf devait organiser les expéditions subvenant
aux besoins des missionnaires (papier, livres, objets de culte, nourriture…).
En plus d'être procurateur, il devait s'occuper de six jeunes Hurons
dont il avait le tutorat. Il était aussi confesseur et conseiller spirituel
des sœurs Ursulines et Hospitalières. En 1642 et 1643, les convois
qu'il envoya vers la Huronie furent détournés 3 fois par des
Iroquois. Le conflit Iroquois/Hurons s'envenimait à tel point qu'il était
de moins en moins sécuritaire de faire le voyage Québec-Huronie.
D'ailleurs, vers 1647, les Hurons ne descendent plus vers Québec. À cette époque,
les Hollandais armaient les Iroquois avec des fusils : ils harcelaient
ainsi les Français et leurs alliés pour qu'ils renoncent à la
colonie.
Autour des années 1640, les temps étaient durs pour les missionnaires :
la situation entre Hurons et Iroquois se dégradait toujours et les religieux
n'étaient plus en sécurité. En 1642, Isaac Jogues, René Goupil
et Guillaume Couture sont capturés par les Iroquois. En 1644, le père
Bressani est enlevé, torturé, puis rançonné par
les Hollandais. Jogues est retrouvé mort deux ans plus tard. En 1644,
Brébeuf est renvoyé en Huronie. Le 4 juillet 1648, les Iroquois,
profitant de l'absence de plusieurs Hurons partis commercer, attaquèrent
les villages de Saint-Joseph et de Saint-Michel. Ils firent 700 prisonniers
et le père Antoine Daniel fut criblé de flèches. Le 16
mars 1649, plus de 1 000 Iroquois attaquèrent le village de Saint-Ignace
(Taenhatentaron), puis celui de Saint-Louis, où se trouvaient Brébeuf
et Lalemant. On leur donna l'option de s'enfuir, mais ils préférèrent
rester et subir le sort de leurs fidèles. Ils furent capturés
et ramenés à Saint-Ignace. Là-bas, ils furent accueillis
par des roches et des insultes. Le détail du supplice du père
Jean de Brébeuf nous a été rapporté par Christophe
Regnault, qui observa et toucha les restes du religieux.
La Fédération huronne se disloqua ensuite et plusieurs Hurons
s'enfuirent vers d'autres nations (Neutres, Ériés, Algonquins).
Le 14 juin 1649, les Jésuites mirent le feu à la résidence
de Sainte-Marie-des-Hurons et s'en allèrent avec environ 300 Hurons
sur l'île Saint-Joseph, située dans le lac Huron. Rapidement,
la situation se détériora à cause de la famine, des maladies
et des attaques continuelles des Iroquois. Le 10 juin 1650, les Hurons et les
Jésuites partirent en direction de Québec. En 1651, les survivants
Hurons s'installèrent sur l'île d'Orléans. Rapidement,
leur nombre monta à 600 sous la direction du père Chaumonot.
Jean de Brébeuf et 7 autres Jésuites furent canonisés
en 1930 par le pape Pie XI; ce sont les Saint-Martyrs du Canada (ou martyrs
canadiens) dont la fête est le 19 octobre. Ils sont tous morts pour la
foi chrétienne lors de la guerre Hurons-Iroquois. Ce sont saint René Goupil
(1642), saint Isaac Jogues (1646), saint Jean de Brébeuf (1649), saint
Noël Chabanel (1649), saint Antoine Daniel (1649), saint Charles Garnier
(1649), saint Jean de Lalande (1649) et saint Gabriel Lalemant (1649).
Des domaines pour cultiver
À compter de 1652, les Jésuites deviennent titulaires de la seigneurie
Notre-Dame-des-Anges. Ce territoire, borné par le ruisseau Saint-Michel à l'ouest
et par la rivière Beauport à l'est, correspond à celui
que leur a concédé en 1626 Henri de Lévy, vice-roi de la
Nouvelle-France. Même s'il est vrai que les Jésuites ne résident
plus dans les limites de leur seigneurie, ils se préoccupent de la mettre
en valeur. À cet effet, ils concèdent plusieurs terres et construisent
des moulins. La ferme Notre-Dame-des-Anges, située en partie sur le site
du lieu historique national Cartier-Brébeuf, conserve son intégrité territoriale
et sa vocation agricole jusqu'en 1855.
Des entreprises puis des lots pour construire
Dès 1688 toutefois, une activité industrielle se développe
dans le voisinage de la ferme Notre-Dame-des-Anges avec l'établissement
d'une briqueterie et l'ajout, quelques années plus tard, d'une tannerie
et d'une poterie. Au 19e siècle, les chantiers navals se
multiplient dans le secteur. Vers 1850, certains constructeurs louent des portions
du terrain de l'ancienne ferme Notre-Dame-des-Anges. Par la suite, des scieries à vapeur
sont exploitées pour quelques années. Avant la fin du siècle,
elles font place à la briqueterie Rochette. En 1948, le site devient
le dépotoir Arsenault et, 10 ans plus tard, il est utilisé comme
dépôt à neige jusqu'au début des travaux d'aménagement
du lieu historique en 1970.