Lieu historique national du Canada de Port-la-Joye- Fort-Amherst
Port d’entrée
1720-1725
Trois navires quittent Rochefort, en France, le 15 avril 1720, avec à leur bord des colons, des pêcheurs et des provisions, et arrivent quatre mois plus tard à l’île Saint-Jean (l’Île-du-Prince-Édouard). Port-la-Joye est choisi comme capitale administrative de l’île en raison de son chenal d’entrée étroit et de son havre à la fois large, abrité et facile à défendre. L’année précédente, Louis-Hyacinthe Castel, comte de Saint-Pierre, s’est vu accorder par le roi Louis XV le monopole de la pêche, de la construction navale, du commerce et de l’agriculture sur l’île Saint-Jean. En contrepartie, le comte de Saint‑Pierre doit faire venir à l’île cent colons de la France la première année, puis cinquante chaque année subséquente jusqu’à ce que l’île compte une population importante de colons français. Les Acadiens arrivent peu après en provenance de ce qui est aujourd’hui le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse continentale et s’installent à leur tour sur l’île.
Qui sont les Acadiens?
Les Acadiens sont les descendants des colons français qui se sont installés en Acadie au 17e siècle (la Nouvelle-Écosse continentale et certaines régions du Nouveau‑Brunswick et du Maine) et qui ont acquis, petit à petit, une culture acadienne distincte.
L’île Royale (le Cap-Breton) et la forteresse de Louisbourg étant proches, l'excédent des produits cultivés sur les terres agricoles fertiles de l’île pourra être expédié aux troupes et aux habitants de la colonie établie là-bas. L'objectif c’était de faire de l'île Saint-Jean le « grenier » de Louisbourg.
Port-la-Joye, que Louis Denys de la Ronde décrit en 1721 comme étant « l’un des plus beaux havres que l’on puisse voir », constitue également la porte d’entrée pour la colonisation le long de la rivière du Nord-Est (aujourd’hui la rivière Hillsborough, classée rivière du patrimoine canadien). La rivière relie Port-la-Joye à Havre Saint-Pierre (baie de St. Peter's) sur la côte de l’île Saint-Jean, considéré comme le centre névralgique du commerce et la principale agglomération de la colonie. Plusieurs autres établissements se trouvent également le long de la rivière du Nord-Est.
Gédéon de Catalogne, ingénieur militaire de Québec, supervise les travaux de construction à Port-la-Joye. La plupart des bâtiments, peut-être même tous, construits au cours du premier été en 1720 sont faits de piquets ou rondins verticaux et comprennent une caserne, un magasin et une chapelle. La construction se poursuit au cours de l’automne avec l’ajout de la résidence du commandant, d’habitations pour les soldats, les travailleurs et le prêtre, d’une boulangerie et d’abris pour les animaux.
Pour les colons français et acadiens installés sur l’île Saint-Jean, la vie n'est pas facile. À peine arrivés, ils doivent travailler dur pour cultiver leurs terres et entretenir leurs bateaux de pêche, sans compter qu’ils reçoivent très peu d'aide de la compagnie du comte de Saint-Pierre. Malgré tout, de 1720 à 1722, onze habitations sont construites de l'autre côté du ruisseau où est établi la garnison.
Michel Haché-Gallant
Michel Haché-Gallant, dont la propriété se trouve le long du ruisseau, du côté de la garnison, arrive à Port-la-Joye en 1720 à l’âge de 56 ans avec sa femme, Anne Cormier, et quatre de leurs douze enfants : Louise, Jacques, Madeleine et François. D’autres enfants les rejoindront dans les huit années qui suivront. Haché-Gallant, qui sait lire, connaît la prospérité dans des domaines comme l’agriculture, la menuiserie et le cabotage; il est aussi propriétaire d’une goélette, La Miscoudine, qui, de 1721 à 1723, fait plusieurs voyages à Louisbourg, transportant à son bord des passagers et des marchandises.
En 1724, la compagnie du comte de Saint-Pierre, accablée de difficultés financières, fait faillite. Les colons français et la garnison retournent en France, mais quelques Acadiens demeurent à Port-la-Joye et sur l'île Saint‑Jean, notamment les familles Haché-Gallant et Martin. En 1726, l'île Saint‑Jean passe aux mains de l'Empire britannique, et, en 1730, elle est restituée à la France. La colonie est alors placée sous l'administration de Louisbourg.
1726-1744
L'été 1726 marque l'arrivée à Port-la-Joye d'un nouveau commandant, du nom de Jacques de Pensens, en provenance de Louisbourg. On espère qu’une présence accrue du gouvernement dans la colonie stimulera la colonisation. Ce plan réussit assez bien puisque la population passe de 297 âmes en 1728 à 432 en 1735. Malgré une santé chancelante, de Pensens demeure en poste pendant dix ans. Il sollicite maintes fois l'aide et le soutien financier du gouvernement français au nom de Port-la-Joye, qui tombe en ruines. Les colons sont assaillis par des épidémies de vermine, qui détruisent les cultures à trois reprises entre 1724 et 1738. Des semences et des provisions sont expédiées de Louisbourg, mais les demandes d'aide sont accueillies avec déception par les fonctionnaires de l'île Royale. Après tout, l'idée de départ était d'obtenir une source d'approvisionnement, et non d'en devenir une. Par bonheur, les récoltes de 1739 et de 1740 sont excellentes à l'île Saint-Jean, et les colons expédient leurs surplus à Louisbourg pour rembourser les provisions reçues pendant les années de vache maigre.
En 1740, la guerre menace à nouveau d'éclater entre la France et la Grande‑Bretagne. La garnison de Port-la-Joye n'est composée que de 37 soldats, et il est de plus en plus risqué de traverser le détroit, en raison de la présence de navires de guerre britanniques.
La pénurie de main-d’œuvre causée par cette menace de guerre limite les progrès agricoles de l'île. Compte tenu des tensions croissantes, le gouverneur décide de ne laisser qu'un petit détachement de 18 soldats à l'île Saint‑Jean. La garnison demeure à Port-la-Joye jusqu'à l'automne 1744, après quoi le commandant ordonne le déplacement des soldats à Havre Saint‑Pierre pour l'hiver. La plupart des civils suivent la garnison, et la colonie de Port-la-Joye est essentiellement abandonnée.
1745-1748
La France déclare officiellement la guerre à la Grande-Bretagne en mars 1744. En juin de l'année suivante, un important contingent armé de la Nouvelle‑Angleterre prend possession de Louisbourg après un siège de six semaines. Peu après la reddition, les chefs de la campagne de la Nouvelle‑Angleterre ordonnent à une partie de leurs troupes de procéder à l'île Saint-Jean, afin d'y anéantir la colonie française. Les 300 soldats choisis pour cette opération débarquent d'abord à Trois-Rivières, colonie fondée par Jean‑Pierre Roma du côté est de l'île Saint-Jean. Les habitants réussissent à s'enfuir, mais les soldats brûlent le hameau. De là, le contingent poursuit sa progression jusqu'à Port-la-Joye, sans savoir que la colonie a été abandonnée l'automne précédent. Les soldats mettent le feu aux habitations et au fort inoccupés, mais, selon la tradition orale mi'kmaq, ils sont vite surpris par une troupe formée de Français, de Mi'kmaq et d'Acadiens sur la rivière du Nord-Est. Cette force mixte réussit à abattre un certain nombre de soldats, à en capturer 28 et à prendre possession d'un navire de guerre anglais. Port‑la-Joye est toutefois en ruines.
Malgré leur chute, l'île Royale et l'île Saint-Jean ne deviennent pas des possessions britanniques permanentes, car le traité d'Aix-la-Chapelle, signé à la fin de 1748, rend les deux îles à la France.
1748-1755
Avec l'avènement de la paix à la fin de 1748, la France établit de nouveau à Port-la-Joye un poste qui accueille une importante vague d'immigrants. La partie continentale de l'Acadie est sous le contrôle des Anglais, qui pressent les Acadiens de déclarer leur allégeance inconditionnelle à la Couronne britannique. Bon nombre de ces Acadiens partent donc s'établir à l'île Saint‑Jean, augmentant ainsi considérablement l'effectif de la colonie. Idéalement située en face de la Nouvelle-Écosse, sur la rive opposée du détroit, Port-la-Joye est l'un des principaux ports d'entrée de ces immigrants. En 1749, l'île compte environ 900 habitants. Cette population se gonfle de 1 100 autres immigrants en 1750 et de 2 000 de plus en 1751.
En quelques années, la colonie se remet de cet afflux d'immigrants, et elle est en bonne voie d'accéder à l'autosuffisance. Mais l'année 1755 est difficile. L'île accueille une vague ininterrompue d'Acadiens désireux de s'y réfugier, le Conseil de la Nouvelle-Écosse ayant ordonné la déportation de tous les Acadiens installés sur ce territoire. Avant la fin de l'année 1755, les forces anglaises et les soldats de la Nouvelle-Angleterre établis en Nouvelle-Écosse expulsent quelque 6 000 Acadiens en les entassant dans des navires à destination des colonies anglo-américaines. Comme la Virginie refuse de les accueillir, ils sont finalement transportés en Grande-Bretagne. Bon nombre d'Acadiens réussissent toutefois à s'enfuir, et certains gagnent l'île Saint-Jean, gonflant encore une fois la population insulaire. La plupart de ces réfugiés arrivent en piètre état, ayant pris la fuite uniquement avec le strict nécessaire. Même si peu d'entre eux restent ensuite à Port-la-Joye, bon nombre séjournent dans la région.