Lieu historique national du Canada de la Voie-Navigable-Trent-Severn

Un segment important de la voie navigable Trent-Severn célèbre ses 125 ans

Les communautés de Buckhorn et de Burleigh Falls, célèbrent cette année un anniversaire important, de concert avec Parcs Canada : le 125e anniversaire de l'exploitation de leurs écluses.

Le corridor maritime qui occupe cette portion du canal Trent témoigne d’une époque de l'histoire du Canada où le gouvernement fédéral a renouvelé son engagement à étendre le réseau d’écluses, de barrages et de canaux interreliés, un engagement qui avait pris sa source dans la construction de la toute première écluse de la voie navigable à Bobcaygeon, 50 ans auparavant.

C’est en 1887 que le premier bateau à vapeur a traversé les écluses de Burleigh et de Buckhorn, en laissant dans son sillage un inextricable enchevêtrement d’intrigues politiques et de merveilles d’ingénierie...

Le Buckhorn d’autrefois

Il ne subsiste que peu de documents témoignant des activités menées au milieu des années 1800 dans la région de Buckhorn et Deer Bay, alors connue sous le nom de Hall's Mill et de Bridge. Néanmoins, pendant la seconde moitié du XIXe siècle, il s'agissait d'une communauté axée sur l'industrie du bois de sciage et en pleine effervescence, en bonne partie grâce aux efforts déployés par John Hall. En effet, en 1828, celui ci se porte acquéreur de terres des deux côtés des rapides dans ce qui allait devenir Buckhorn Lake, dans le canton de Harvey. Au cours des quatre années suivantes, il bâtit un barrage et une scierie. Quelque 30 années plus tard, ce barrage est reconstruit et un pont de 196 mètres (642 pieds) est intégré à la structure. Un glissoir, des quais et des allingues sont aussi ajoutés à l'ouvrage pour soutenir les activités d'exploitation forestière de la région.

En 1867, la création du Dominion du Canada et l'établissement de deux ordres de gouvernement font en sorte que la responsabilité de la voie navigable Trent devient de compétence fédérale. Moins d'une douzaine d'années plus tard, le gouvernement libéral de Alexander Mackenzie transfère clandestinement cette responsabilité à la province de l'Ontario après avoir été défait aux élections fédérales. Toutefois, le nouveau gouvernement de sir John A. Macdonald s'oppose à ce transfert : il l'annule avant de mettre sur pied le ministère des Chemins de fer et Canaux, à qui il confie la gestion de tous les canaux fédéraux.

C’est à l'été 1881 qu'on observe pour la première fois certains indices signalant qu'on envisage la construction d’une écluse dans la région de Hall’s Mill. On retire à T.S. Rubidge ses tâches habituelles au chenal du Saint-Laurent pour l'envoyer étudier le canal Trent et on lui demande de formuler des recommandations quant aux prochaines mesures à prendre pour établir le réseau d’écluses. Dans son rapport, Rubidge recommande la construction d'écluses à Buckhorn, Burleigh Falls et Fenelon Falls afin de prolonger la navigation sur 129 km (80 milles) supplémentaires entre les lacs Kawartha, de Lakefield jusqu'à Coboconck et Port Perry.

Juste avant l'élection de 1882, le ministère des Chemins de fer et Canaux lance un appel d'offres pour ces travaux. En choisissant de le faire à ce moment précis, il espère remporter les suffrages des électeurs de la région en leur faisant miroiter l'expansion du canal. Les conservateurs remportent les élections, de sorte que les travaux ont bel et bien lieu : le contrat visant le projet de Buckhorn est accordé à un entrepreneur expérimenté, George Goodwin.

Les travaux commencent le printemps suivant et sont achevés en décembre 1885, quelques mois plus tard que ne le prévoyait le contrat au départ1. Ce court retard s'explique par les importantes dépenses encourues par Goodwin. En effet, celui-ci a complètement sous-estimé combien il en coûterait pour forer la couche de granit précambrien du Bouclier canadien. Pour compliquer les choses encore davantage, la main d'œuvre est très rare dans cette région éloignée. Goodwin se voit donc forcé de faire venir des travailleurs d’Italie et de leur verser un salaire de 1,50 $ par jour, une somme bien plus importante que ce qu'il avait prévu. Même les travaux de dragage sont semés d’embûches : la sciure de bois et les débris produits pendant 50 ans par Hall's Mill ont formé un mélange boueux et informe d'une profondeur de presque 1,40 m (4 pieds et demi).

Une fois les principaux ouvrages structuraux achevés, la principale préoccupation est de rendre l'écluse utilisable, notamment en construisant et en installant ses portes. À la fin de 1886, c'est chose faite, et l'écluse entre en fonction en 18872. Même si l'industrie du bois de sciage demeure un important secteur commercial pour Buckhorn, des efforts concertés sont déployés pour promouvoir le potentiel touristique de la voie navigable. Quand le chemin de fer fait son apparition, il devient évident que les impératifs commerciaux qui ont incité le gouvernement à faire tout le nécessaire pour permettre la navigation du lac Ontario à la baie Georgienne sont devenus désuets. En 1920, les représentants des communautés bordant la voie navigable se réunissent à Peterborough et forment la Trent Waterway Development Association afin de promouvoir le tourisme. L'Association poursuit ses activités jusque dans les années 1930, moment où la grande dépression a raison d’elle.

Dans les années 1960, le ministère des Transports entreprend d’importantes rénovations des installations longeant les canaux fédéraux, en partie en raison de la montée de la navigation de plaisance. Des travaux importants sont réalisés à l'écluse de Buckhorn, qui est refaite en béton et mécanisée en 1972. Un nouveau pont de béton surélevé permettant de contourner l'écluse complètement est également construit. L'écluse de Buckhorn connaît encore aujourd'hui un fort achalandage, attribuable aussi bien aux embarcations qu'aux visiteurs terrestres.

Burleigh et Lovesick : l'expansion du canal se poursuit

À la fin du XIXe siècle, le gouvernement fédéral s'engage à étendre le réseau navigable dans le centre de l'Ontario, et cet engagement vise aussi la construction d'écluses dans les régions de Burleigh Falls et de Lovesick Lake.

Tout comme ce fut le cas quand le site de Buckhorn a été envisagé pour la construction d'une écluse, les travaux préliminaires de T.S. Rubidge donnent un bon aperçu de la communauté telle qu'elle était juste avant le début de la construction. Les rapports de ce dernier laissent entendre que le paysage accidenté et le granit impénétrable réduisent les possibilités d'établissement et de production agricole, mais que le commerce du bois de sciage se porte cependant très bien à Burleigh et que de nombreuses infrastructures s'y trouvent déjà : barrages, glissoirs, hôtels et au moins une pension.

Le gouvernement annonce le projet de Burleigh Falls en même temps que le projet de Buckhorn. C'est une fois de plus l'entreprise de George Goodwin qui présente la soumission la plus basse et qui se voit accorder le contrat.

Au printemps 1884, les travaux semblent se dérouler à merveille. Le Daily Evening Review de Peterborough en fait mention dans un article, où le chantier est décrit en ces termes :
« L'autre jour, votre correspondant s'est envolé pour Burleigh. Les environs de l'hôtel Holman se sont véritablement métamorphosés, et le paysage n'a plus rien de celui d'antan. Plusieurs baraques de chantier de bois ont été érigées, ainsi que deux vastes pensions, qui seront bientôt rejointes par d’autres. Un vaste contingent d'ouvriers sont maintenant employés à la carrière, d'où ils enlèvent les pierres pour les écluses. Lorsque le canal sera creusé, ils seront plus de deux cents à y trouver un emploi permanent. La région y trouve certainement son compte, étant donné les sommes importantes versées en salaire, etc. »3
En l’occurrence, les apparences sont toutefois trompeuses. Goodwin entretient de sérieux doutes à l’égard du projet et retarde les travaux dans l’espoir que le gouvernement augmente sa contribution financière. Il tente même de forcer la main du gouvernement en lui faisant parvenir une lettre où il le menace, à demi-mot, de mettre un terme aux travaux s’il rejette son offre. Cette tactique, comme toutes celles qu’il tente, se solde par un échec. Goodwin se voit donc forcé de mener à bien les travaux. Le 26 octobre 1887, le premier bateau à vapeur franchit les nouvelles écluses4.

Aujourd'hui, il ne subsiste des beaux jours de l'industrie du bois de sciage et des activités qui ont animé les environs que quelques boulons épars et quelques ressources enfouies, éparpillés entre l'entrée de Burleigh Falls et Stoney Lake. Comme le gouvernement fédéral avait décidé, au cours des années 1960 et au début des années 1970, de rénover les canaux, les deux écluses en maçonnerie ont été remplacées par une écluse mécanisée en béton, munie de portes en acier; divers barrages de régulation sur Perry’s Creek ont été rénovés et l'écluse de Lovesick a été mécanisée.

Il y a cinq ans, dans le cadre d'une initiative visant à rapprocher les communautés situées le long de la voie navigable Trent Severn et à améliorer notre capacité collective de relater les histoires qui ont ponctué ce lieu historique national, Parcs Canada a lancé le programme « Une décennie de découvertes ». Cette année marque la fin de la première moitié de cette décennie : elle rend hommage à un tronçon du canal Trent qui revêt une importance cruciale et témoigne du renouveau de l'intérêt et de l'engagement à l'égard d’une voie navigable patrimoniale que les visiteurs peuvent apprécier pour les activités récréatives qui y sont offertes et pour en apprendre davantage sur l'histoire du Canada.