Lieu historique national du Canada de la Maison-Laurier
III : Comprendre les faits :
1) 1) Lettre de Laurier à Rowell, chef du Parti libéral de l'Ontario
2) Une triste rencontre
3) Journal du Premier ministre Mackenzie King
4) King et la conscription : évaluation ultérieure
1) Lettre de Laurier à Rowell, chef du Parti libéral de l'Ontario
Voici un extrait d'une lettre de sir Wilfrid Laurier à M. N.W. Rowell, chef de l'Opposition libérale en Ontario, écrite le 3 juin 1917 au cours des négociations concernant un éventuel gouvernement de coalition.
Mon cher Rowell,
... Vous me demanderez pourquoi je suis contre la conscription.
Voici mes raisons.
Je suis persuadé que les gens, ici comme ailleurs, peuvent se résigner au sacrifice s'ils y sont bien préparés. Il n'y a pas que les Québécois qui sont contre la conscription; en effet, la correspondance que j'entretiens m'indique que dans les autres provinces, il existe parmi la population un courant sous-jacent indiquant qu'il y aura de l'amertume si le gouvernement adopte à l'heure actuelle une loi sur la conscription. Rappelez-vous que depuis le début de la guerre, le gouvernement n'a cessé d'affirmer, par la voix du Premier ministre, qu'il n'y aurait pas de conscription, ce à quoi l'un des ministres, M. Crothers, si je ne m'abuse, a répondu avec l'élégance qui le caractérise qu'une telle déclaration était un grossier mensonge. L'adoption soudaine, sans préparation et sans un mot d'avertissement de la politique de la conscription a été, vous en conviendrez avec moi, un manque singulier de prévoyance de la part du gouvernement. Voilà donc pour l'idée d'ensemble. Voici maintenant mon opinion personnelle...
Lorsque j'ai présenté la politique sur la Marine, avec l'appui total du Parti conservateur, comme vous vous en souviendrez, j'ai été traîtreusement attaqué par les nationalistes québécois selon qui cette Marine canadienne canadienne en temps de paix, mais impériale en temps de guerre n'était rien de moins qu'un crime national (...) qu'il s'agissait d'un premier pas vers la conscription. (...) j'ai dû faire face au problème en déclarant (...) que le Canada était un pays libre et pourrait, s'il en décidait ainsi, faire la guerre aux côtés de l'Angleterre, ce qu'il ferait assurément dans certaines circonstances, que la Marine n'était, d'aucune façon, un premier pas vers la conscription, que l'engagement dans la Marine se ferait sur une base volontaire comme l'engagement dans l'Armée. Ce sont là les arguments que j'ai utilisé pour défendre cette question, affirmant toujours que j'étais contre la conscription.
Maintenant, si je devais hésiter ou reculer, je livrerais tout simplement la province de Québec aux extrémistes. Je perdrais le respect des personnes qui ont entendu mon point de vue sur la question, et je le mériterais. Je ne perdrais pas seulement leur respect mais aussi le respect envers moi-même (...)
La seule solution me semble être la suivante : en appeler à la population, dès maintenant, au moyen d'un référendum ou d'une élection...
(Tire de l'ouvrage d'Oscar Douglas Skelton The life and Letters of Sir Wilfrid Laurier, Volume II. Oxford, Oxford University Press, 1921.)
Questions :
- Quelle est la position de Laurier sur la conscription?
- Quelles raisons donne-t-il pour justifier son point de vue? Une question historique en particulier lui permet de défendre l'intégrité de sa position. Quelle est-elle? Quelle était alors la position de Laurier, et comment se compare-t-elle à sa position dans la crise de la conscription de 1917?
- Quelle solution Laurier propose-t-il à l'impasse politique entourant la conscription?
2) Une triste rencontre
Le 29 août, 1917, après de longs débats, la Loi du Service Militaire est adoptée. À l'automne 1917, une élection générale confirme le mandat du gouvernement de coalition en faveur de la conscription constitué des Conservateurs de Robert Borden et des Libéraux qui appuient la conscription. S'il s'agit là d'une importante défaite pour les forces nationalistes appuyant Henri Bourassa, c'est un coup terrible pour les forces modérées dirigées par Laurier. Comme son biographe Joseph Schull le rappelle, le vieux chef ne s'en est jamais complètement remis.
« Le matin du 18 octobre, Laurier sort sur sa véranda dans le vif soleil automnal. Des aides agités se glissent dans l'ombre de l'embrasure de la porte au moment où un tramway arrête au coin. Bourassa en descend, emprunte l'entrée et monte les marches. Encore une fois, c'est l'heure de la confrontation, rencontre soigneusement orchestrée par ses propres amis et ceux de Laurier. Pendant que les mains pâles et veinées du vieil homme empoignent les épaules de Bourassa, celui-ci le regarde un instant. Il grisonne maintenant, cet homme qui prend le tramway parce qu'il n'a pas les moyens de s'offrir une automobile, cet homme de 49 ans qui n'a d'autre place où aller. « Bourassa est un homme de grand talent, mais son talent est négatif et destructeur. Il n'accomplira jamais rien de constructif ou d'utile pour l'une ou l'autre cause qu'il épousera. » Laurier avait écrit ces mots moins d'un an auparavant. Ils étaient le fruit des petites frustrations, des torts et des privilèges accumulés au cours des 150 dernières années, du pouvoir hostile et de l'avidité. Ses rêves et ses ressentiments étaient encore empreints d'idéalisme, il demeurait un pur. Les deux hommes entrent dans la maison et montent ensemble l'escalier. Pour la première fois en pratiquement 10 ans, ils se tiennent face à face dans le cabinet de travail. Leur rencontre est détendue, chaleureuse; ils s'efforcent de panser leur fierté blessée. Il ne leur reste à la fin qu'à compléter la division du pays. À l'intention des Anglais, Bourassa promet avec un sourire de ne pas ménager Laurier. Cela ne lui fera ni bien ni mal. Il est désormais un allié au Québec au moment où on n'en a plus besoin. Il est un albatros pour l'ensemble du Canada anglais.
Une fois Bourassa parti, Laurier s'effondre... »
(Tiré du livre de Joseph Schull Laurier: The First Canadian Toronto, Macmillan, 1965.)
Question :
- Les deux ennemis se sont-ils réconciliés? Qu'est-ce qui unit Bourassa le nationaliste et Laurier le modéré?
3) Journal du Premier ministre Mackenzie King
Tiré de ce qu'il a écrit dans son journal le 6 janvier 1942. Ce jour-là, il s'était adressé aux membres de son Cabinet, réaffirmant que le gouvernement s'opposait à la conscription pour le service outre-mer. Les paragraphes qui suivent illustrent le point de vue du Premier ministre King sur les discussions qui ont suivi son allocution.
« Ralston (alors ministre de la Défense nationale) a immédiatement déclaré que je savais qu'il serait prêt à me suivre n'importe où et à tout faire pour moi, mais qu'il espérait que je n'obligerais pas les membres du Parti libéral à s'opposer à la conscription. J'ai dit que je ne parlais que de ce qui se passait à l'heure actuelle et du programme qui était présenté au Parlement... J'ai dit que j'étais disposé à me montrer aussi généreux à l'égard du parti que l'avait été sir Wilfrid Laurier et à laisser chaque membre exprimer sa propre opinion à l'égard de la conscription lorsque viendrait le temps de décider ce qui peut être souhaitable ou non pour l'avenir.
« Alors, Ralston...a dit qu'il était prêt à s'opposer à la conscription parce qu'elle diviserait le pays et pourrait ainsi nuire à notre effort de guerre. Il a ajouté qu'il avait déjà affirmé cela à deux reprises et qu'il croyait être le seul membre du Cabinet à s'être prononcé en public sur la question. McDonald (ministre du Service naval) a également dit qu'il était prêt à s'opposer à la conscription parce qu'elle diviserait le pays. Ni l'un ni l'autre toutefois ne voulait affirmer que le gouvernement n'aurait jamais le pouvoir de défendre la conscription s'il en voyait la nécessité...
Ralston a dit qu'il espérait ne pas se trouver dans la position où il devrait suivre Meighen (chef de l'Opposition). Voir la situation selon King ou Meighen met tout le monde dans l'embarras quant au soutien à apporter. J'en suis donc venu à la conclusion que chaque membre du Cabinet, à l'exception des deux derniers (St-Laurent et Mitchell), formait un gouvernement qui était opposé à la conscription pour le service outre-mer. »
(Tiré du journal de William Lyon Mackenzie King cité dans l'ouvrage de Jack Pickersgill The Mackenzie King Record. Volume I: 1939-1944. Toronto: University of Toronto Press, 1960.
Questions :
- La position de Mackenzie King sur la conscription semble-t-elle inébranlable? Qu'est-ce qui laisse croire que les circonstances pourraient modifier son opinion?
- Quelle leçon a-t-il tirée de l'expérience qu'a vécue sir Wilfrid Laurier avec la même question?
- Quels ministres se dissocient de la position officielle sur la conscription et pourquoi? Pourquoi s'agit-il d'un parti délicat à prendre?
4) King et la conscription : évaluation ultérieure
« La guerre était désormais une lutte pour la survie. Si la Grande-Bretagne était tombée, si la Marine royale était passée aux mains de Hitler, l'Amérique du Nord était disposée à subir une attaque. Cela ne s'est pas produit, mais l'Atlantique Nord était devenu une zone de chasse des sous-marins allemands, et des navires étaient coulés dans le Saint-Laurent. La situation était grave et le gouvernement de King abandonna le principe de la responsabilité limitée. Il y aurait une intensification du plan d'entraînement aérien qui finirait par donner 131 000 membres d'équipage d'aéronef, une marine importante qui jouerait un rôle de plus en plus grand au chapitre de l'escorte dans l'Atlantique Nord et une armée plus imposante que celle de la Grande Guerre.
Le péril qui menaçait la Grande-Bretagne enhardit également les partisans de la conscription au pays et au Cabinet, et King dut livrer un long combat d'arrière-garde pour éviter l'inévitable. Il fit une première concession lorsque la Loi sur la mobilisation des ressources nationales adoptée en juin 1940 autorisa la conscription pour la défense intérieure pour une période de 30 jours qui, au fil du temps, dura jusqu'à la fin de la guerre. En novembre 1941, les Conservateurs désignèrent de nouveau Meighen comme chef du parti, et les tam-tams de la conscription commencèrent à se faire entendre avec insistance. King réagit en tenant un plébiscite qui, sans mentionner le mot conscription, demandait que le gouvernement soit relevé des engagements qu'il avait pris en 1939-1940. Le gouvernement l'emporta, même si les Canadiens français votèrent massivement pour le non. La Loi sur la mobilisation des ressources nationales fut donc modifiée, mais King promit que le changement « ne signifiait pas nécessairement la conscription, mais que la conscription était nécessaire », incarnation classique de l'ambiguïté qui caractérisait King. Le ministre de la Défense, J.L. Ralston, vint tout près de démissionner et un ministre du Québec le fit, mais King réussit à maintenir la cohésion du parti jusqu'à ce que les lourdes pertes subies par l'infanterie en Italie et en Normandie amorcent la crise des renforts à l'automne 1944.
King avait pratiquement réussi à éviter la conscription grâce à d'habiles moyens dilatoires. Il montra alors qu'il pouvait agir sans hésiter : craignant de ne pas maintenir l'unité du pays au moment où la guerre était pratiquement gagnée, King renvoya impitoyablement Ralston et le remplaça par le général Arthur McNaughton, ancien commandant de la première armée canadienne outre-mer. McNaughton tenta en vain de persuader les conscrits affectés à la défense intérieure d'aller combattre au front et, après trois semaines déchirantes, King fit volte-face et ordonna à 16 000 conscrits de se rendre outre-mer. La nouvelle ébranla le Québec, mais King l'emporta à la Chambre des communes : « S'il y a une chose à laquelle j'ai consacré ma vie politique, c'est bien à favoriser l'unité, l'harmonie et l'amitié entre les divers éléments », a-t-il dit dans un grand discours. « Mes amis peuvent m'abandonner, ils peuvent me retirer leur confiance, me reprendre la charge qu'ils m'avaient confiée, jamais je ne m'écarterai de cette ligne... Je sens que j'ai raison, et je sais qu'un jour on me rendra justice d'avoir pris ce parti. » Influencés par Louis Saint-Laurent, lieutenant de King au Québec qui accepta calmement la nécessité de la conscription, les Québécois finirent par conclure que King avait fait de son mieux pour empêcher que le service obligatoire ne soit adopté trop rapidement. »
(Tiré du chapitre intitulé « William Lyon Mackenzie King » dans Prime Ministers: Ranking Canada's Leaders par J.L. Granatstein et Norman Hillmer. Toronto: Harper Collins 1999. P.95-96)
Questions :
- Quelles circonstances ont incité les partisans de la conscription à exercer plus de pressions sur le gouvernement fédéral?
- Quel fut le résultat du plébiscite tenu par le gouvernement sur la conscription? Quels événements ce vote a-t-il déclenchés? À la lumière de ces événements, quelle décision le premier ministre King a-t-il prise?
- Décrivez les événements de 1944 et expliquez comment ils ont contribué à précipiter l'application de la conscription.
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