Lieu historique national du Canada du Fort-George

Citations Historiques

Récit de la bataille du fort George, par Ned Myers, marin à bord du U.S.S. Scourge.

Ned Myers a relaté ses expériences au célèbre romancier James Fenimore Cooper, qui les a consignées et publiées dans Ned Myers ou A Life Before The Mast. Myers était à bord du U.S.S. Scourge quand celui-ci a sombré dans le lac Ontario, victime d'un grain nocturne subit. Le Scourge a été découvert, tout comme le U.S.S. Hamilton, gisant au fond du lac près de Port Dalhousie, en Ontario. Les deux bâtiments de guerre sont étonnamment bien conservés. Myers a survécu au naufrage.

Bataille de fort George
Assaut et capture de fort George, 27 mai 1813
© Parcs Canada / FGE.HIP.008
Avant cet événement, Ned Myers faisait partie d'une équipe du canon qui avait bombardé les soldats britanniques au cours de la bataille sanglante du fort George, le 27 mai 1813. C'est le feu dévastateur des vaisseaux américains qui a permis aux Américains de débarquer et de remporter cette bataille. Ned était le fils d'un colonel d'armée britannique, Christopher Myers, et il ne savait pas que son père était à la tête d'une partie des troupes qui cherchaient à contrer le débarquement. Le cheval de Christopher Myers fut tué par un boulet de canon tiré par la flotte américaine et ce dernier fut gravement blessé et fait prisonnier par les Américains. Il est même possible qu'il ait été blessé par un coup tiré par son propre fils! Ned n'a jamais su qu'il avait un jour affronté son père dans une bataille :

"Le 27 mai, l'armée monte à bord des bâtiments formant deux divisions et commence à se diriger vers l'embouchure de la [rivière] Niagara. Le matin est brumeux, le vent est léger et les navires se mettent en route, navigant de conserve avec les embarcations qui se trouvent un peu à l'extérieur. Les goélettes sont les plus rapprochées, certaines cinglant vers le fort George tandis que d'autres suivent la côte en canonnant le rivage à mesure de leur progression. Le Scourge jette l'ancre à une courte distance en amont de l'endroit choisi pour le débarquement, son flanc en direction du rivage. Nous commençons alors à asperger l'ennemi d'un feu nourri jusqu'à ce que les embarcations s'approchent et puissent engager le combat; à ce moment, nous tirons à boulet rouge sur les Anglais, par-dessus la tête de nos propres hommes. Dès que le colonel [Winfield] Scott est à terre, nous tournons notre flanc vers une batterie de deux canons qui nous a passablement harcelés et la réduisons au silence [&] Personne n'est blessé, bien que notre coque ait été atteinte à une ou deux reprises [&] Sur le rivage, la bataille fait rage pendant quelque temps mais dès que nos troupes peuvent prendre solidement pied à terre, elles ont tôt fait de déclasser l'ennemi.

Dès que nous avons jeté l'ancre, M. Bogardus est envoyé dans la mâture pour détecter la présence d'ennemis. Tout d'abord il ne voit personne; mais après un instant, il me demande de canonner un petit bosquet de broussailles qui s'étend sur une plaine inclinée, près de l'eau. M. Osgood vient relever le canon et je fais feu. Nous étions à l'affût du scintillement de mousquets, indice certain de la présence de soldats; dès lors que nous commençons à canonner ces broussailles, l'endroit s'allume comme s'il s'y trouvait un millier de mousquets. Nous leur envoyons alors le reste de notre bordée. Nous poivrons le boisé en question et faisons beaucoup de dommage aux troupes qui s'y trouvent."

Après la bataille, on demande à Myers de se rendre à terre dans une embarcation pour secourir les blessés :

"Abandonnant nos canons noircis de poudre, nous quittons la goélette vêtus de nos chemises et pantalons, mais non sans prendre la précaution d'apporter nos ceintures d'abordage de même que des pistolets et un sabre. Une fois rendus, nous halons d'abord les bateaux à terre, puis nous en retirons des morts et des blessés pour les étendre sur la plage. On nous ordonne alors de nous répartir en groupes de trois pour ratisser le terrain, ramasser les blessés et les amener dans une grande maison qui avait été choisie comme hôpital [la maison de James Crooks]. Mon groupe se compose de Bill Southard, de Simeon Grant et de moi-même, tous trois camarades de plat. Le premier homme sur lequel nous tombons est un jeune soldat anglais assis sur la rive, tout près du lac. Il est gravement blessé et en position assise, la tête reposant sur ses mains. Il demande à boire; je prends son casque pour aller le remplir de l'eau du lac et lui donner à boire, puis lui laver le visage. Cela le revigore et il nous offre sa gourde qui renferme de l'excellent [rhum] jamaïcain. Pour nous qui en sommes réduits au whisky, voilà une rare aubaine, et nous avalons le reste de sa demi-pinte à même la bouteille. Après avoir terminé son rhum, nous transportons le pauvre garçon jusqu'à la maison pour le remettre aux médecins. Déjà les pièces sont remplies de blessés et tant les médecins américains qu'anglais s'activent auprès d'eux."

Après avoir découvert que les gourdes des Britanniques ne contiennent pas que de l'eau, Myers et ses compagnons poursuivent leurs recherches dans l'enthousiasme :

"Il y avait un pont au-dessus d'une sorte de marais que nous avions canonné pendant un certain temps et nous décidons de nous y rendre pour vérifier ce que nous avions fait. Nous y découvrons de nombreux morts et plusieurs chevaux gisant dans la boue, mais aucun blessé. Nous continuons donc à vider les gourdes jusqu'à ce que la nôtre soit à ras bord. Une fois revenus du pont, nous nous rendons à un ruisseau afin de concocter quelque grog et c'est alors que nous avons une vue dégagée sur le large. Il n'y a plus un bateau en vue! Tout a disparu. Cette découverte nous décontenance tous et nous ne savons plus trop comment faire [&] Le champ de bataille est quasi désert et, pour dire le vrai, nous sommes tous les trois passablement saouls.

[&] Nous tombons alors sur un officier qui gît là, mort, une jambe par-dessus son cheval, mort lui aussi. Je m'approche, tourne le corps pour vérifier s'il y a une gourde mais n'en trouve aucune [&] J'entends alors des voix de femmes. Cela me surprend un peu et en regardant aux alentours, j'aperçois quelqu'un en robe blanche qui, de toute évidence, essaie de se cacher. Je suis à ce moment seul et je m'approche de la femme pour constater qu'en fait il y en a deux : l'une une dame bien mise et aux belles manières, et l'autre, une personne que j'ai toujours supposée être sa servante. La première est habillée de blanc; l'autre porte un vêtement de calicot sombre. Les deux ont moins de trente ans et& la dame est d'une très grande beauté [&] Notre apparence, le fait que nous étions à moitié saouls et noircis de la fumée de la bataille, tout cela aurait certes dû l'effrayer; mais je ne crois pas qu'aucun de nous trois aurait hésité un seul instant à se porter à la défense d'une femme distinguée comme elle, trouvée éplorée en plein champ.

La dame nous raconte alors son histoire. Elle arrive de Kingston pour rejoindre son mari qui l'a précédée de quelques heures. Elle n'a pas vu son mari mais a entendu dire qu'il a été laissé blessé sur le champ de bataille; elle est venue dans l'espoir de le trouver [&] Nous lui parlons alors du cavalier que nous venons tout juste de quitter et la guidons jusqu'à l'endroit. Dès lors qu'elle aperçoit le corps, elle se jette sur lui et commence à sangloter et à se lamenter de façon très touchante. La servante en fait presque autant. Nous sommes tous tellement touchés qu'en dépit du rhum je crois bien que nous avons tous les trois versé des larmes. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour la consoler et jurons que nous resterons auprès d'elle tant qu'elle ne sera pas en sécurité avec ses amis. Il nous faut du temps pour persuader la dame d'abandonner le corps. Elle détache une décoration miniature du cou de son mari décédé puis je retire sa bourse et sa montre pour les lui remettre. Elle me demande de garder la bourse mais nous refusons tous carrément. Loin de nous l'idée du pillage."

Tiré de Ned Myers; ou, A Life Before the Mast, publié sous la direction de James Fenimore Cooper en 1843.