Une interprétation : 1600-1975


LES TRAVAILLEURS ET LE QUÉBEC

Le mouvement des travailleurs au Québec a été profondément influencé par le patrimoine culturel distinct de la province, qui lui a valu une évolution différente de celle du reste du Canada. Les chefs religieux et les activistes ouvriers travaillent de concert pour créer un réseau de syndicats qui finit par constituer la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) et dont l’objectif est de préserver la culture française et catholique du Québec. La CTCC (qui deviendra plus tard la Confédération des syndicats nationaux (CSN)) se dispute le soutien des travailleurs avec les autres syndicats du pays, chaque groupe recrutant des milliers de membres.

Le mouvement ouvrier propre au Québec remonte au début du XXe siècle. Jusque-là, la syndicalisation au Québec ressemble à ce qui se fait dans le reste du pays. Les syndicats de métier, dont les Chevaliers de Saint-Crispin, font leur apparition dans les années 1860. L'organisation des Chevaliers du Travail fait des incursions dans le mouvement ouvrier du Québec au cours des années 1880. Après le déclin des Chevaliers au tournant du siècle naît un mouvement qui vise à créer des unions ou syndicats catholiques en opposition aux syndicats de métier internationaux déjà établis dans la province. Les syndicats catholiques sont le fruit de plusieurs tendances dans la culture canadienne-française, notamment la montée du nationalisme francophone et le regain d'intérêt de l'Église catholique pour les questions sociales au cours des années 1890. Ces syndicats cherchent à préserver l'identité distincte du Canada français et à maintenir les idées du catholicisme dans un continent de plus en plus matérialiste et démocratique. Les prêtres travaillent à la mise en place d'un mouvement ouvrier où la résistance des travailleurs au contrôle des employeurs serait atténuée par l'importance qu'accordent les catholiques au respect de l'autorité. Reflétant des aspects importants des valeurs canadiennes-françaises, ces syndicats se multiplient rapidement au Québec et finissent par s'affilier à la CTCC fondée en 1921.

Les syndicats abandonnent graduellement leur retenue et s’affirment de plus en plus face à l’hostilité patronale. À la fin des années 1940, Jean Marchand et d’autres militants laïcs prennent les choses en main. Ce changement se concrétise par la grève d’Asbestos en 1949 au cours de laquelle les travailleurs de l’amiante des Cantons de l’Est, appuyés par la CTCC, reçoivent le soutien d’autres syndicats, d’intellectuels comme Pierre Elliot Trudeau, de prêtres de la gauche et de nationalistes dans leur lutte contre les employeurs, le gouvernement provincial de Duplessis, les membres de l’Église catholique et les briseurs de grève. Même si la grève s’avère un échec, elle marque un point tournant de l’histoire du Québec, témoignant du militantisme grandissant des syndicats et de la sensibilisation accrue du public aux problèmes des travailleurs.

Au milieu des années 1950, la CTCC fait de plus en plus cavalier seul. Comptant près de 100 000 membres qui représentent 43 pour 100 des travailleurs syndiqués au Québec, elle subit l’influence grandissante des syndicats industriels du Congrès des organisations industrielles (COI) et des syndicats de métier du Congrès des métiers et du travail du Canada (CMTC). En 1956, ces deux syndicats fusionnent pour former la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ).

Toutefois, au cours des années 1960, les syndicats refont surface grâce à l’importance que prend le nationalisme séculier du Québec à la suite d’événements comme la grève de Radio-Canada de 1958-1959. Sous la direction de Jean Marchand, la CTCC change de nom et devient la Confédération des syndicats nationaux (CSN) en 1961, marquant son éloignement du catholicisme au Québec et un pas vers le développement matériel et la préservation du patrimoine séculier. La CSN ne ménage pas ses efforts pour recruter des membres et prend énormément d’expansion au détriment de la FTQ. À la fin de la décennie, elle est fortement influencée par le sentiment de gauche qui découle de la « contestation étudiante » et le soutien grandissant au mouvement séparatiste québécois. Elle devient l’un des syndicats les plus controversés en Amérique du Nord, appuyant l’idéal syndicaliste, à savoir la réalisation d'un important changement social au moyen de nombreuses grèves générales. Cette période connaît son apogée avec la grève générale de 1972 où la CSN fait front commun avec la FTQ et la Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ) pour réclamer des hausses de salaire pour tous les employés du secteur public. Même si cette grève a été interrompue par l'arrestation des chefs syndicaux et par l'adoption d'une loi forçant les employés à retourner au travail, la CSN et les autres mouvements syndicaux du Québec n'ont pas cessé depuis d'être une force militante au sein de la société québécoise.

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