LES TRAVAILLEURS AVANT 1850
Avant 1850, l’économie canadienne reposait surtout sur l’exportation de produits naturels vers les marchés européens. Les travailleurs peinaient pour des « maîtres » dans des postes de traite des fourrures, des campements de pêche ou des camps forestiers éloignés. D’autres vivaient dans les villes, comme travailleurs qualifiés fabriquant des objets de bois, de métal, etc., et comme ouvriers moins spécialisés dans les chantiers de construction et sur les quais. Certaines personnes, en majorité des femmes, travaillaient également comme domestiques. À cette époque, les petits ateliers étaient la norme. Dans les endroits isolés comme en ville, les employés travaillaient habituellement en petits groupes et avaient des contacts personnels avec leurs patrons. Dans les métiers urbains – charpenterie, maçonnerie et forge – il existait un mode de vie artisanal distinct venu d’Europe transmis du maître à l’apprenti au cours des siècles adapté au Nouveau Monde. Cette période a également vu naître les associations de travailleurs.
Sous le Régime français, de 1608 à 1763, l’économie commerciale reposait principalement sur l’exportation des fourrures provenant de l’intérieur des terres et du poisson, de la côte Est. Dans les villes, comme Montréal et Québec, a émergé une culture ouvrière différente de celle des dirigeants de la société. Au sein de cette culture, une importante distinction est apparue entre les ouvriers spécialisés et les ouvriers non spécialisés.
 Préparation et séchage de la morue à Terre Neuve, v. 1720 © Bibliothèque et Archives Canada [BAC], C-3686 / Herman Molk |
Les premiers avaient un réseau social beaucoup plus étroitement tissé. Ils utilisaient des techniques qui avaient évolué dans la tradition européenne au cours des siècles avant d’être transposées et adaptées aux conditions du Nouveau Monde. Ces techniques étaient jalousement préservées et transmises aux apprentis, qui vivaient souvent chez leur maître et pouvaient légitimement espérer devenir un jour propriétaires de leur propre atelier. Au contraire, les ouvriers non spécialisés étaient considérés comme différents des apprentis et des ouvriers spécialisés, et travaillaient sur les quais, dans les entrepôts ou sur les chantiers de construction. Ils passaient plus volontiers d’un emploi à l’autre, et même s’ils fréquentaient parfois la même sphère sociale que les apprentis, ils étaient moins susceptibles d’établir des relations personnelles avec leurs employeurs et de former des associations durables.
Depuis longtemps, les artisans étaient reconnus pour leur propension à se regrouper en organisations. Pendant des siècles, les artisans européens avaient mis sur pied des associations chargées de fixer les règles régissant les métiers et d’assurer la protection des méthodes de travail traditionnelles. Dans le Nouveau Monde, et plus particulièrement en Nouvelle-France, existaient des associations de barbiers et d’artisans. Ces associations étaient également une façon pour les ouvriers spécialisés d’affirmer leur respectabilité dans la société. En dépit de leur manque relatif de fortune et d’autorité, ils se proclamaient dignes de respect en raison de la valeur sociale de leur travail, de leur indépendance et de leur contrôle sur leur milieu de travail. Lorsque les milieux de travail plus impersonnels sont apparus après les années 1850, les artisans se sont servis de l’expérience organisationnelle acquise pour mettre sur pied des syndicats ouvriers.
Tandis que certains marchés et produits clés ont connu des changements importants après la conquête britannique en 1763, la tendance générale de l’emploi est restée stable. Le commerce de la fourrure a fini par décliner mais, au début du XIXe siècle,
 Abattage et sciage © Bibliothèque et Archives Canada [BAC], C-82908 / Picturesque Canada, 1882 |
de nouveaux marchés se sont développés pour le bois de construction et les céréales; le Haut et le Bas-Canada de même que le Nouveau-Brunswick se sont lancés dans la production forestière et les deux Canada, dans la production de céréales pour l’exportation. Les ouvriers travaillaient dans ces nouvelles entreprises rurales ainsi que dans les villes. À Québec, la construction navale s’ajouta à l’industrie du bois de construction. Dans cette ville et dans d’autres, comme Halifax, Saint-Jean, Toronto et Hamilton (en plus de Montréal et Québec), le travail était encore fait dans de petits milieux, les employés avaient encore des relations personnelles avec leur employeur et les deux parties s’engageaient à respecter leurs obligations concernant un traitement et des services équitables. Comme sous le Régime français, les artisans spécialisés avaient conservé la tradition européenne des associations d’artisans d’où naîtraient plus tard les syndicats. Chez les ouvriers, les valeurs communes et les traditions sociales étaient différentes de celles qui prévalaient dans les cercles d’influence et d’autorité, et constituaient les balbutiements d’une culture axée sur le travail ou la production.
Cette période se distingue également de la précédente par l'apparition de grands chantiers de construction d'ouvrages publics, particulièrement de canaux. Entre autres, les canaux situés le long du Saint-Laurent et les canaux de Lachine, Welland, Rideau, dans le Haut et le Bas-Canada, de même que le canal de Shubenacadie, en Nouvelle-Écosse, figurent parmi les premiers chantiers à avoir offert des emplois de masse au Canada.
 Coupe de bois de chauffage devant des maisons à Montréal © Bibliothèque et Archives Canada [BAC], C-40272 |
Entre 1821 et 1848 surtout, des milliers d’ouvriers spécialisés et non spécialisés, dont un grand nombre d’Irlandais, ont travaillé à ces chantiers. C’était un milieu de travail rude et impersonnel où les travailleurs venaient et d’où ils repartaient, sans jamais, ou presque, connaître leurs employeurs. Ils réagissaient parfois aux menaces de réductions salariales ou à des rivalités ethniques ou religieuses par des émeutes, des manifestations ou des grèves étaient déclenchées spontanément et cessaient dès que la cause immédiate était réglée. Ainsi furent créés les précédents des conflits de travail ultérieurs; les protestations organisées prirent cependant beaucoup plus d’ampleur avec la création des syndicats.