Le boulevard Saint-Laurent

Le boulevard Saint-Laurent d'aujourd'hui
Il ne fait aucun doute que le boulevard Saint-Laurent demeure le coeur palpitant de toutes les communautés ethnoculturelles, nouvelles ou anciennes, à Montréal. On a craint, dans les années 1980, que l'embourgeoisement des commerces et l'augmentation des prix pratiqués sur le marché de l'immobilier n'entraînent le départ de certaines entreprises établies dans le secteur depuis fort longtemps; l'arrivée de restaurants-minute américains dans les années 1990 a aussi amené la journaliste Ingrid Peritz à se demander si la « Main » n'allait pas simplement devenir une autre « McStreet »xvi . Les prix des immeubles de trois îlots compris entre Laurier et Saint-Viateur ont décuplé de 1981 à 1986, forçant quelques groupes à faible revenu à plier bagages et incitant une toute nouvelle association de marchands à installer au-dessus de l'entrée d'un bar local une bannière portant l'inscription Let's Save the Main (Sauvegardons la « Main »).xvii En revanche, on a aussi assisté à la revitalisation de zones depuis longtemps défavorisées, notamment aux abords du vénérable Monument-National. L'École nationale de théâtre du Canada, qui y a élu domicile en 1971, a réalisé d'impressionnants travaux de restauration. Le Musée juste pour rire, situé dans l'ancienne brasserie Ekers, entre les rues Saint-Norbert et Sherbrooke, contribue à un renouveau culturel de la « Lower Main ».

Différentes initiatives ont été prises en vue de sauvegarder le boulevard Saint-Laurent. Au milieu des années 1980, on a entrepris une étude pour faire du boulevard un arrondissement historique municipalxviii; un des buts du projet était d'empêcher la détérioration du riche tissu culturel de cette artère. Le processus a malheureusement été interrompu par l'élection d'un nouveau conseil municipal. Les limites de l'arrondissement historique du Vieux-Montréal, ainsi déclaré par le ministère des Affaires culturelles du Québec en 1964, ont été étendues de manière à inclure le côté nord de la rue Saint-Antoine; une petite partie de Saint-Laurent s'est ainsi retrouvée sous la protection de la loi en vigueur. Le restant du boulevard Saint-Laurent a été classé par la ville «secteur significatif ». Ainsi, toute modification apportée à l'architecture doit être approuvée par une commission municipale. Bien que cette désignation soit différente d'un arrondissement historique, elle donne lieu, de même que le régime d'approbation qui l'accompagne, à des interventions d'une qualité supérieure à la moyennexix.

Divers groupes travaillent à l'échelon communautaire pour tâcher de conserver et d'améliorer la composition et le caractère traditionnels du corridor; en outre, des organismes tels l'Association des gens d'affaires du milieu, le Centre d'intervention pour la revitalisation des quartiers (CIRQ) ainsi que Tourisme Plateau Mont-Royal s'emploient à garder prospères les entreprises de la rue. On observe également des indices du retour aux sources de résidents qui avaient abandonné le quartier :

J'ai grandi ici dans les années cinquante et je me souviens que tous les enfants voulaient quitter le quartier. C'était un quartier défavorisé. Maintenant, les gens reviennent et rénovent. Notre maison a été construite en 1899. Les gens qui l'ont construite y ont habité pendant cinquante-six ans. L'année dernière, nous l'avons achetée à des Portugais. Nous avions un choix à faire : avoir une auto ou avoir une maison. Nous avons choisi la maison.xx

Beaucoup de villes canadiennes possèdent des quartiers multiculturels remplis d'animation. Le quartier chinois de Vancouver, par exemple, est un des plus vastes et des plus vivants en Amérique du Nord; quant au quartier chinois de Victoria, il a récemment été désigné arrondissement historique national. Les nombreux quartiers multiculturels de Toronto, tels le quartier grec Danforth, le quartier italien St. Clair West, les quartiers des Chinois et des Asiatiques du sud Dundas et Gerrard, sont l'expression architecturale de cette diversité culturelle pour laquelle Toronto est citée. Par le passé, cependant, les communautés ethnoculturelles, dans la plupart des grandes villes canadiennes, étaient disséminées plutôt que rassemblées. Il existait deux exceptions notables : le boulevard Saint-Laurent, à Montréal, et le « North End », à Winnipeg, tous deux habités, pour des motifs de géographie urbaine, d'économie et de culture, par des communautés diverses. Toutefois, les signes de cette riche mosaïque multiculturelle que formait autrefois le « North End » de Winnipeg sont beaucoup moins visibles de nos jours qu'au cours des décennies précédentes, à cause principalement du phénomène de migration intraurbaine apparu dans les années 1950 et de l'assimilation des communautés ethnoculturelles du quartier. Or, même si Montréal a elle aussi connu une importante migration intraurbaine depuis les années cinquante, le boulevard Saint-Laurent a quant à lui été épargné; il a, en effet, continué d'exercer le même grand attrait sur les communautés ethnoculturelles, nouvelles et anciennes. Cette association de longue date qu'elle entretient avec un aussi grand nombre de communautés ethnoculturelles, toutes concentrées en un même lieu et qui au fil du temps se sont imbriquées les unes dans les autres, est unique au Canada.

Arrière-cour du magasin d'importation de poissons© Edward Hillel

Arrière-cour du magasin
d'importation de poissons

© Edward Hillel, 1987
Il arrive souvent que le boulevard Saint-Laurent soit comparéà New York, en partie parce qu'il offre une certaine ressemblance physique, du point de vue de la taille et du rythme architectural des édifices, avec des rues comme Broadway et des arrondissements comme Soho. Le dynamisme de son urbanisme apparaît cependant comme la principale raison en cause. Voici ce que déclarait à ce propos l'auteur Hugh MacLennan, arrivéà Montréal en 1935 : « La « Main » m'a ébloui, et le fait encore. Je me suis promené le long des rues de villes renommées d'Angleterre, d'Europe et des Etats-Unis, mais voilà quelque chose de nouveau. C'était probablement le quartier juif le plus créatif de l'Amérique du Nord, même plus que New York.» xxi .

En résumé, le boulevard Saint-Laurent tient à la fois du réel et de l'imaginaire, inscrit profondément dans l'imaginaire collectif canadien. Cet endroit, « un peu magique, un peu mystérieux » est, selon le poète Irving Layton, qui a grandi là, « sauvage, vulgaire, dynamique et dramatique ». Il représente, aux yeux de l'écrivaine Andrée Maillet, « des spasmes du néon, les odeurs de saucisses, de patates frites et de gefiltefish», affirmant qu'à cet endroit « l'homme n'est jamais isolé» xxii . Pour Mordecai Richler, le boulevard Saint-Laurent était le coeur de sa ville :

... tous les Juifs viennent acheter, prier, s'énerver et faire des péchés sur le boulevard Saint-Laurent, l'artère vitale du ghetto, qui s'étend, dans une direction, vers le Mont-Royal et continue dans le district financier (qui n'est plus le ghetto) jusqu'aux usines insalubres pour s'arrêter brusquement au fleuve. Dans l'autre direction, vers le nord, le boulevard Saint-Laurent rejoint les champs à la limite de la ville; ça sent bon l'herbe tendre, grillée par le soleil et propice aux amours illicites.

Tous les soirs, le boulevard Saint-Laurent est illuminé comme un gâteau d'anniversaire; les hôtels borgnes déversent des hommes usés par la vie qui se mêlent aux étudiants de l'école rabbinique, aux maquereaux, aux trotskistes et aux arnaqueurs. xxiii .

Le boulevard Saint-Laurent, dans sa réalité quotidienne, se compose d'édifices commerciaux, résidentiels, institutionnels et culturels, qui sont tout à la fois ordinaires et extraordinaires; selon Aline Gubbay, « Ce n'est pas une voie publique spectaculaire » :

Il n'y a ni monuments, ni bâtiments imposants à admirer. On y voit cependant la pérennité d'une longue histoire ancrée dans la vie urbaine ; une histoire de dimension humaine au contexte diversifié et comportant des cycles successifs de changement, de pauvreté et de prospérité ; une histoire implantée dans ce quartier et fermement enracinée dans ses habitants. xxiv.

Le boulevard, c'est aussi un endroit où le changement est un phénomène normal, où les limites se déplacent au gré des gens qui emménagent, déménagent ou se déplacent d'un endroit à l'autre. L'entrepreneur Marvin Berson dit à cet effet : « La « Main » a changé dans les années cinquante, dans les années soixante et soixante-dix ; elle change encore et continuera à changer. Toute rue change parce qu'une rue qui n'évolue pas est strictement une rue d'affaires. Celle-ci est une rue où l'on habite. » xxv

La <<Main/>>à l'angle-de la rue Guilbeault© Parcs Canada/Gordon Fulton

La «Main»à l'angle
de la rue Guilbeault

© Parcs Canada/ G. Fulton

Bien que le boulevard Saint-Laurent soit connu sur la scène nationale pour le rôle qu'il tient dans l'industrie du vêtement xxvi et le monde du spectacle xxvii , c'est, selon l'auteur Hugh MacLennan, en tant « que la plus étonnante serre au Canada pour la culture et pour les affaires » xxviii , que cette « artère principale d'une ville en pleine croissance » xxix est devenue une des « rues principales » au Canada qui dégagent la plus grande puissance symbolique.

previous page next page