Énoncé d'intégrité commémorative

Le fort Charles a été désigné lieu historique national en 1951 pour les raisons suivantes :

  • C'est le fort qu'avait fait construire sir William Alexander pour fonder la colonie de la Nouvelle-Écosse;
  • Il fut occupé par des colons écossais de 1629 à 1632, année où le territoire repassa à la France.

 

Texte de la plaque

Le Fort Charles

Quelque 70 pionniers écossais fondèrent ici une colonie en 1629, huit ans après l'octroi de la « Nova Scotia » à sir William Alexander par le roi Jacques Ier. Dirigé par le fils d'Alexander, ils bâtirent un modeste fort, dont les vestiges reposent sous le fort Anne. L'agriculture, la pêche et le commerce avec les Mi'kmaq permirent aux survivants du premier hiver de prospérer. La plupart d'entre eux rentrèrent en Grande-Bretagne en 1632, à la suite du traité redonnant la région à la France. Malgré la courte durée de cet établissement, la province de la Nouvelle-Écosse lui doit son nom, son drapeau et ses armoiries.

 

L'histoire du fort Charles

Monument de fort Charles
Monument de fort Charles

En 1621, pour étendre son hégémonie aux terres d'outre-mer, le roi Jacques Ier d'Angleterre et Jacques VI d'Écosse concéda à sir William Alexander, un noble écossais, la charte de la Nouvelle-Écosse, en vue de la fondation d'une colonie écossaise en Amérique du Nord. Cette charte couvrait le territoire qui réunit aujourd'hui les provinces Maritimes et la Gaspésie. (À l'époque, la France revendiquait une partie de ce territoire, à savoir l'Acadie, tandis que les Mi'kmaqs considéraient la région entière comme leur Mi'kmaki,ou territoire ancestral.) La charte conférait à Alexander des droits sur les minéraux et les ressources halieutiques, le pouvoir d'adopter des lois, de former un gouvernement, d'intercepter les pirates et de nouer des relations pacifiques avec les Autochtones, ainsi que la permission d'ériger un ou plusieurs forts. Cette colonie ne vit le jour que huit ans plus tard. Malgré tout, les armoiries de la Nouvelle-Écosse furent approuvées en 1625, année où Charles Ier accéda au trône. Quelque 400 ans plus tard, dans les années 1920, le gouvernement de la Nouvelle-Écosse adopta le drapeau et les armoiries de la province en s'inspirant du blason créé en 1625.

En 1629, huit ans après l'obtention de la charte et quatre ans après l'approbation des armoiries, sir William Alexander fils amena un groupe de 70 hommes et femmes en Nouvelle-Écosse pour coloniser le territoire. Un second groupe, formé de colons anglais et dirigé par sir James Stewart de Killeith, lord Ochiltree, fonda une colonie à Baleine, au Cap-Breton, à quelques kilomètres au nord de l'endroit où les Français devaient plus tard fonder Louisbourg. Ces colons y érigèrent le fort Rosemar, que les Français détruisirent deux mois plus tard. Entre-temps, Alexander, avec l'aide de Claude de Saint-Étienne de La Tour (1), établit son siège à Port-Royal (renommé Annapolis Royal par les Anglais après 1713). De cet endroit, il supervisa la construction du fort Charles, baptisé ainsi en l'honneur du roi Charles Ier. Conçu par le capitaine Ogilvie, le fort avait la forme d'un pentagone, et les pointes étaient adaptées aussi bien à l'offensive qu'à la défense. Il renfermait huit pièces d'artillerie : quatre demi-couleuvrines et quatre moyennes. Les colons et les membres d'équipage des navires y construisirent également une résidence pour Alexander et un entrepôt.

Pendant le premier hiver, 30 des 70 colons du fort Charles périrent. D'autres colons arrivèrent en mai 1630 avec le chef mi'kmaw Segipt et sa famille, qui étaient allés rencontrer le roi en Angleterre(2). Lors de son voyage en Angleterre à l'automne de 1630, Alexander apprit que des négociations étaient en cours en vue de la restitution du territoire à la France. En 1632, cette région, de même que le reste de la Nouvelle-France (le Canada et l'Acadie), redevint une possession française en vertu du traité de Saint‑Germain-en-Laye. En tout, 47 des colons du fort Charles retournèrent en Angleterre à bord du Saint-Jean, l'un des navires qui devait plus tard transporter des colons français à La Hève (LaHave)(3) sous les ordres du nouveau gouverneur, Isaac de Razilly. Quelques colons d'Alexander demeurèrent dans la colonie. Pour indemniser partiellement Alexander père de ses lourdes pertes financières, le roi le nomma comte de Stirling.

1. Claude Saint-Étienne de se rendit en Acadie avec son fils Charles en 1610 pour participer à la colonisation de Port-Royal. En 1628, il fut capturé par les Anglais au cours d'un voyage entre la France et le cap Sable, où son fils avait construit un poste de traite appelé fort Lomeron (rebaptisé plus tard fort La Tour, mais appelé fort Saint-Louis dans les écrits de Samuel de Champlain). Le Français fut fait prisonnier en Angleterre. Persuadé que l'Acadie serait négligée par la France et qu'elle passerait à l'Angleterre, il s'allia aux Anglais, leur fournit de l'information sur l'Acadie et les aida à planifier la colonisation de la Nouvelle-Écosse. En échange, il fut nommé baronnet de la Nouvelle-Écosse. En 1630, De La Tour partit pour le cap Sable avec sa femme anglaise et un groupe de colons, convaincu que son fils se rallierait lui aussi aux Anglais en échange d'un titre et d'autres honneurs. Toutefois, Charles ne l'entendait pas ainsi. Son père dirigea une attaque contre le fort, mais l'offensive se solda par un échec. Claude de La Tour n'avait alors d'autre choix que d'accompagner les autres colons à Port-Royal, devenue possession anglaise. Il écrivit plus tard à son fils pour lui demander la permission de le rejoindre au cap Sable. Étonnamment, Charles accepta, mais força son père à élire résidence à l'extérieur du fort.

2. Au début de la colonisation, les Écossais entretenaient de bons rapports avec les Autochtones de la région. Dans un compte rendu de ses observations, Richard Guthry raconte que les Mi'kmaqs témoignaient d'une bonté infinie envers leurs épouses, leurs enfants et les autres membres de leur tribu et que, chaque fois qu'ils se rassemblaient, ils organisaient des festins jusqu'à épuisement de leurs provisions, de sorte qu'ils vivaient au jour le jour. Guthry ajoute que les se comportaient bien et qu'il était possible de très bien vivre avec eux, ce qui donne à penser que les relations entre les Mi'kmaqs et les colons écossais de Port-Royal étaient bonnes.

3. Le fort LaHave a été classé lieu historique national en 1924. Fondé en 1632, cet ouvrage de fortification abritait la première colonie française permanente de l'Acadie.

 

L'emplacement du fort Charles

Le fort Charles fut construit sur l'escarpement qui domine le confluent des rivières Annapolis et Allain. Cet endroit est l'un des points les plus élevés de la rivière Annapolis, cours d'eau bordé de marais salés bas qui, à l'époque des Écossais, étaient inondés par les marées printanières de la baie de Fundy, mais qui sont protégés par des digues depuis 1640 environ. Le site offre une vue imprenable sur la rivière Annapolis et l'île Goat. Comme il s'agit d'une hauteur entourée de terrain relativement plat, l'endroit servait de campement aux Mi'kmaqs et à d'autres tribus autochtones qui voyageaient en canot de la baie de Fundy à la côte sud de la Nouvelle-Écosse, en parcourant les cours d'eau de ce qui est aujourd'hui le parc national et le lieu historique national Kejimkujik. C'est également là que les Français, pendant la période de l'Habitation de Port-Royal (1605-1613), faisaient pousser du blé et peut-être également d'autres cultures.

Pendant bien des années, on crut que le fort Charles avait été construit du côté nord de la rivière Annapolis, sur une élévation de terrain située derrière l'Habitation de Port-Royal, poste de traite et centre névralgique des efforts de colonisation de la France de 1605 à 1613. Une carte française de 1708 et une carte anglaise de 1725 y plaçaient toutes deux le fort, et la tradition orale perpétua l'idée. (La carte de 1725 faisait mention du « Scotch Fort »). Cependant, l'endroit ne concorde pas avec les détails d'un récit de première main publié en 1940, où il est écrit que Claude de Saint-Étienne de La Tour, qui avait vécu à l'Habitation et qui se trouvait à bord du navire avec Alexander, montra à ce dernier l'emplacement de l'Habitation, puis celui d'un ouvrage de fortification appelé fort La Tour. Alexander, qui n'aurait aimé ni l'un ni l'autre, remonta la rivière jusqu'à un endroit situé près d'un petit cours d'eau. Une version plus détaillée du document qui a été publiée en 1992 fait état de la présence de ruines d'un moulin français au bord du cours d'eau. Ce détail permet de confirmer qu'il s'agissait de la rivière Allain, où les Français avaient construit un moulin à provende en 1607 pour moudre le grain cultivé dans les champs de blé avoisinants.

 

Les preuves

Les fouilles archéologiques estivales réalisées de 1989 à 1992 à l'intérieur du lieu historique national du Fort-Anne permirent de confirmer l'emplacement du fort Charles. Pendant leurs travaux, les archéologues de Parcs Canada exhumèrent des artefacts vraisemblablement associés à la colonie écossaise, notamment des tessons de poterie rhénane et, surtout, un sceau à ballot royal (1). Ce sceau en plomb revêt de l'intérêt, parce que l'une des faces illustre la couronne et le chardon des armoiries du roi Jacques Ier ou de son fils et héritier, le roi Charles Ier, et l'autre, les armoiries du port de Bristol. Ces estampilles ont l'avantage de pouvoir être datées. Le motif de la couronne et du chardon date des 40 premières années du XVIIe siècle, époque correspondant au règne de Jacques Ier et de Charles Ier. (Il n'est pas possible, pour l'instant, de déterminer à quel roi l'estampille renvoie, puisque tous deux employaient le même motif.) La présence des armoiries de Bristol sur l'autre côté du sceau n'entre pas en contradiction avec ces dates. En effet, les lois anglaises qui exigeaient l'estampillage des armoiries du comté ou de la ville sur une face du sceau et les armoiries royales sur l'autre étaient en vigueur depuis 1483-1484.

Sceau à ballot royal avec le motif de la couronne et du chardon
Sceau à ballot royal avec le motif de la couronne et du chardon

Les fouilles viennent aussi corroborer les textes historiques qui indiquent que, après le départ des Écossais, les Français occupèrent le fort avant de construire un nouvel ouvrage de terre. On sait que ces travaux de terrassement ont été effectués en 1643. Les Français avaient pris possession de Port-Royal, qui appartenait alors aux Écossais. Après la mort de Razilly en 1636, Charles de Menou d'Aulnay (2) avait réinstallé les colons de LaHave à Port-Royal pour y établir son siège. Le fort de 1643 fut le premier de quatre ouvrages de fortification français qui se succédèrent au même endroit. Le quatrième, qui tomba aux mains des troupes de l'Angleterre et de la Nouvelle-Angleterre en 1710 pendant la guerre de Succession d'Espagne, en est venu à s'appeler fort Anne au début du XIXe siècle. Les Anglais y maintinrent une garnison jusqu'à l'automne de 1854.

Des tessons de poterie rhénane
Des tessons de poterie rhénane

1.  Les sceaux en plomb demeurèrent en usage dans la majeure partie de l'Europe de la fin du XIVe siècle jusqu'au début du XIXe siècle. Il s'agissait d'un moyen de réglementer la production de tissu et d'en contrôler la qualité. Le sceau fixé au tissu attestait que le produit avait été inspecté et, dans le cas de l'Angleterre, que les impôts exigés avaient été versés à la Couronne. (Source : Geoff Egan, « Lead Cloth Seals and Related Items in the British Museum », British Museum Occasional Papers 93, Londres, 1995, 1, 23.)  

2.  Éminent capitaine français, Charles de Menou d'Aulnay (v. 1604–1650) joua un rôle clé dans la colonisation de l'Acadie. Il dirigea La Hève (LaHave) et Port-Royal en 1636, puis devint gouverneur de l'Acadie en 1647. Pendant une période de 14 ans, il supervisa la construction d'ouvrages de fortification, de moulins et d'écoles avant de se lancer dans la construction de bateaux. On lui doit l'assèchement de plusieurs marais par un réseau de digues et d'aboiteaux qui permirent aux colons de survivre par l'agriculture. Grand architecte de la colonisation française au Canada, D'Aulnay fut désigné personne d'importance historique nationale en 1972. Une plaque érigée au lieu historique national du Fort-Anne commémore son œuvre.