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Parks Canada - Le coin de l’enseignant - Traite des fourrures“LE RETOUR DE JIMMY”Composé par Susan DobbieVersion imprimable - “LE RETOUR DE JIMMY” (20 kb)
Je suis assis sur les marches de l’entrepôt du fort St. James. Soudain, je sens qu’on me pousse doucement sur la jambe : c’est Kuzi, dont les mocassins en peau d’orignal fumée me font éternuer. Elle est de la nation locale des Carrier, et c’est une amie de ma mère, Layhulette. Maman est Kwantlen, de Sqwàlets, près du fort Langley. « Tu dois partir! », m’informe Kuzi. Elle porte une robe en peau de daim brodée de perles bleues achetée au comptoir d’échange. « Allez! », crie Daisy depuis le quai. En arrière-plan, des sommets enneigés scintillent sous le soleil. Nous sommes au mois d’avril 1851, et la fonte des glaces est à peine terminée. Daisy a huit ans. Elle a les yeux de maman et les cheveux noirs attachés en queue de cheval. Ma mère avait quatorze ans quand elle a épousé mon père, Hugh MacDonald, un Écossais, que la Compagnie de la Baie d’Hudson a envoyé en poste à Stuart Lake il y a huit ans, quand j’en avais quatre. Nous Métis - moitié Autochtone, moitié Blanc - sommes de plus en plus nombreux ici. Nous parlons anglais avec papa, halq’emeylem avec maman, un peu de français, et aussi chinook, un mélange de langues autochtones et européennes parlé à l’Ouest des Rocheuses. Il y a foule sur le quai. La brigade s’apprête à partir pour Langley. Nous partons avec elle, de retour chez nous pour la première fois, à Sqwàlets, une communauté sur l’île près du fort, où nous passerons l’été avec mes grands-parents. En hiver, les Carrier apportent des fourrures avec leurs traîneaux à chiens. Ils ont des peaux de castor, de vison, de martre, de rat musqué, de renard, d’ours, de lynx, de carcajou et de loup qu’ils échangent contre des couvertures, du tissu, des outils, du tabac, de la corde, des fusils, et d’autres marchandises. Les fourrures sont transportées par la brigade jusqu’à la côte où elles sont embarquées sur les navires en partance pour l’Angleterre. Il y a des fourrures de toutes sortes, mais pour la Compagnie, ce sont les peaux de castor qui sont les plus précieuses, utilisées dans la confection des chapeaux. C’est quand même inouï qu’on affronte vents et marées, qu’on traverse montagnes et les rivières, juste pour des chapeaux… Mais papa dit que c’est la raison d’être du fort, et que les Autochtones sont maintenant associés à toute cette activité. Pourtant, je sais bien qu’ils préfèrent la pêche à la chasse, et qu’ils aimeraient faire du commerce seulement lorsqu’ils ont besoin de certains produits. Kuzi me donne une petite balle de cuir : « Pour le voyage» explique-t-elle. Comme maman, elle a épousé un Blanc. Papa pense que c’est bon pour le commerce, que ça permet à la Compagnie d’avoir une bonne main-d’œuvre, et que c’est un moyen de maintenir la paix. Maman dit que, comme ça, les gens se font davantage confiance : « Le sang est un lien solide. Ici comme au fort Langley, les Autochtones préfèrent le commerce avec ceux qu’ils connaissent. » Le mari de Kuzi est un voyageur. Il n’est pas très grand mais il a les épaules solides et la puissante carrure des porteurs qui ont passé des années à parcourir les bois. Pendant son absence, Kuzi retournera à Nak’azdli, son village natal. J’ai visité la maison de sa famille : elle est circulaire et partiellement enfouie dans le sol. Il faut descendre une échelle pour y entrer. Il y faisait très chaud, même s’il faisait très froid dehors. La fumée du foyer m’a presque étouffé! En été, la famille vit à l’extérieur, dans des campements où ils chassent et pêchent, cueillent des baies, et tannent des peaux… Sur le quai, on charge les dernières fourrures, jusqu’à là précieusement gardées dans l’entrepôt, sur les bateaux. « James! » Quand papa crie « Jimmy » je peux faire semblant de ne pas l’entendre, mais s’il dit « James », alors là j’arrive en courant. Maman, elle, m’appelle par mon nom Kwantlen: le Peti. Je rejoins papa et les voyageurs. Ils portent des mocassins, un bonnet et une chemise rouge, des pantalons attachés sous les genoux avec une sangle de couleur assortie à leur ceinture sur laquelle pendent couteaux, gobelets et blagues à tabac. La plupart sont Métis. Mon père les trouve un peu trop fanfarons. « Des poseurs », dit-il. Mais il aime bien McFarlane, le joueur de cornemuse de la brigade, avec son kilt, son sporran et tout l’accoutrement du costume écossais. Il y a aussi des Kanakas (Hawaiiens) et un Iroquois. Les bateaux sont remplis à craquer de paquets de fourrures aspergés de jus de tabac pour chasser les moustiques. Nous voyagerons aussi avec d’autres officiers de la Compagnie et leurs familles, et le négociant en chef, M. Manson, qui porte un chapeau haut-de-forme en feutre de castor. Les hommes sont vêtus d’un pantalon et un veston noirs et ont le cou enserré dans un col blanc; les femmes portent une longue jupe et un manteau. Daisy porte une robe et des jambières de laine, un manteau et un bonnet. Je grogne en voyant les habits des autres garçons. « Je peux garder mes vêtements en daim? », demandai-je à maman. « Pas pour Langley, répond-elle. Les Stó:lō ne portent pas ce genre de costume : le cuir se durcit et rétrécit en séchant. » Je dois donc me changer. Nous voilà donc partis : cinq canots d’écorce avec à bord huit passagers. Nous descendons la rivière Stuart vers Nechako. Il y a les Bouts, soit un brigadier avant (à la proue) et un gouvernail (timonier à l’arrière), et les Milieux (les autres rameurs). Papa sort une carte. Il m’apprend à lire et à écrire en anglais. Du fort St. James à fort George, nous emprunterons la rivière Stuart et la rivière Nechako, et nous atteindrons le fort Alexandria par le fleuve Fraser, après quoi nous transborderons le matériel sur des chevaux pour gagner la rivière Thompson Nord, que nous longerons jusqu’au fort Kamloops, d’où nous traverserons le col Coquihalla jusqu’à Hope, où des bateaux nous amèneront jusqu’à Langley. J’ai hâte. Ici, nous mangeons surtout du saumon séché, mais à Langley il y a aussi du bœuf et du porc, et beaucoup de petits fruits et de produits cultivés. « Tes grands-parents vont peut-être te donner un nouveau nom », me rappelle ma mère. Les Kwantlen reçoivent un nom à leur naissance mais, plus tard dans la vie, ils en reçoivent un autre qui correspond à ce qu’il est devenu, et à un ancêtre auquel il ressemble. « Comment sauront-ils ce que je suis devenu, après tant d’années? » « Ne t’en fais pas, ils vont savoir, sourit maman, ta grand-mère et tes tantes vont pouvoir dire quels ancêtres Kwantlen forment ton caractère. « Peut-être qu’ils ne me reconnaîtront pas. Ou que c’est moi qui ne les reconnaîtrai pas. Est-ce qu’ils portent des habits en écorce de cèdre ou des habits européens? » « Tu verras bien. » « Où allons-nous rester? » demande Daisy. « Dans la maison longue avec la famille », répond maman. « Hourra! », s’écrie Daisy. Toute la famille grands-parents, oncles, tantes et cousins vit dans une maison longue faite en planches de cèdre, avec un toit légèrement incliné qui permet à la pluie de ruisseler doucement jusqu’au sol. Il fait froid dans le canot : je m’enveloppe de couvertures. Je compte les coups d’aviron et j’écoute les fanfaronnades que se lancent les voyageurs. Le soir, nous descendons à terre pour faire un camp. Avec le froid, le sommeil tarde à venir. Nous nous réfugions avec nos couvertures sous les canots redressés pour nous servir d’abri. Ma mère nous couvre de peaux d’ours pour nous protéger du vent. Mon cœur fait un tour quand j’aperçois à travers les arbres quatre paires d’yeux braqués sur nous. Ils disparaissent, puis réapparaissent à nouveau! « Papa! », dis-je, dans un murmure. « Je les vois, répond-il en me tapotant le bras pour me rassurer. Ne t’en fais pas. Nous sommes trop nombreux : et ils ne viendront pas près du feu. » Les loups s’éloignent mais les hommes continuent d’alimenter le feu toute la nuit, au cas où. Cinq jours plus tard, nous arrivons au fort George. On accueille l’entrée du négociant en chef avec une salve de fusils, un réjouissance après plusieurs jours de canot. Le lendemain, nous chargeons leur cargaison de fourrures avec la nôtre et nous reprenons la route. À chaque escale, les autres garçons de la brigade viennent me rejoindre pour jouer à la balle. Un soir, elle se retrouve dans les arbres et je cours la chercher quand j’arrive face à face avec un ourson en train de se nourrir de jeunes pousses. J’aimerais l’observer un moment, mais je sais que sa mère est dans les parages. Je m’esquive tout doucement et retourne au camp. Plus tard dans la nuit, papa me secoue pour me réveiller. « Il y a un ours noir au bord de la rivière », chuchote-t-il. L’animal est si près que je sens son odeur. Il étend le bras en direction des paquets de nourriture et se met à les déchirer avec ses griffes. Tarihonga, notre compagnon iroquois, se met à crier et l’ours, surpris, bondit vers maman. Papa lance un avertissement et met son fusil en joue. Maman trébuche dans sa couverture et Daisy tombe aussi. L’ours s’apprête à se jeter sur elles quand je m’élance dans un hurlement de loup en battant des bras comme un forcené. Surpris, l’ours se tourne vers moi. Je sens son haleine acre et je vois sa face qui gronde en montrant les dents. « Baisse-toi Jimmy! », hurle mon père au moment où l’ours me frappe à l’épaule. J’entends deux coups de feu, et je sens le sol trembler au moment où l’animal tombe à côté de moi. Mon épaule saigne. Papa arrive en courant avec Tarihonga. « Tu as été très brave!, me dit-il. C’est sûrement la mère de ton ourson. » Personne n’est content de voir que l’ourse a été tuée. Maman me sourit en nettoyant ma blessure, et Daisy nous regarde avec inquiétude. Les jours suivants sont plutôt tranquilles. J’ai mal à l’épaule, mais je savoure le regard de respect de mon père et des hommes. Daisy, qui m’admirait déjà, veut maintenant être toujours à mes côtés. Heureusement, maman la distrait en la faisant chercher des aigles et des éperviers et en lui faisant remarquer des Carrier sur les berges de la rivière. Au fort Alexandria, il faut décharger les canots. Le fort a deux cents chevaux et nous en avons besoin de la moitié. Comme c’est la première fois que je monte à cheval, papa choisit pour moi une jument gris pommelé. « Il faut toujours monter à gauche, » m’explique-t-il. Je place la jambe gauche dans l’étrier en m’appuyant sur la droite et j’enjambe l’animal. En me levant, une douleur fulgurante me traverse l’épaule. Je fais une grimace en m’assoyant dans la selle. « Ne bouge pas les mains et ne tire pas sur la bride. Pour arrêter, serre la bride mais pas trop fort et enfonce les talons dans les étriers en allongeant les jambes. Fais "wowe" tout doucement. » Je m’exerce pendant toute la matinée, même si mon épaule me fait souffrir. C’est plus difficile de descendre que de monter :je tombe plusieurs fois avant d’y arriver. Le lendemain, nous repartons, chaque cheval portant un ballot de 85 lb de chaque côté. M. Manson, avec son chapeau haut-de-forme, ouvre la marche, suivi du joueur de cornemuse. Nous nous dirigeons vers le sud-est pour gagner la rivière Thompson Nord. Il y a encore de la neige par endroits, ce qui rend la marche difficile pour les chevaux. À un endroit particulièrement pentu, un cheval trébuche et toute sa cargaison aboutit dans le fond du canyon. Deux hommes vont récupérer les paquets. Ils jurent en français en glissant sur la pente. Plus tard, ils se rappellent une autre brigade entreprise à travers le canyon, où plusieurs chevaux ont déboulé un précipice avec leurs cavaliers, pour finir dans la rivière. Dieu merci, Daisy ne comprend pas le français, elle serait morte de peur. Nous gagnons de 28 à 32 km par jour, que nous marchons de 9 heures à 16 heures. Décharger les montures, allumer les feux, et recharger les montures le lendemain matin est très long. Je suis si courbaturé que j’ai peine à bouger, et j’ai toujours mal à l’épaule. Les chevaux sont heureux : il y a de l’eau fraîche et de la bonne herbe à satiété. Parfois, le joueur de cornemuse nous fait entendre un air dont l’écho résonne sur les rochers et les collines; je me demande si cela n’effraie pas les chevaux. Nous progressons tranquillement en direction sud, laissant derrière nous une traînée de poussière, jusqu’à ce que nous arrivions au fort Kamloops, où nous faisons halte pour nous reposer un peu et changer de montures. Nous devons prendre une nouvelle cargaison de fourrure qui nécessite l’embauche de 40 porteurs secwepemc (prononcé sa-wep-ma), qui marchent derrière les chevaux. Parmi eux se trouvent quelques femmes qui transportent des couvertures et autre matériel de nécessité courante. La route est pénible et plusieurs jours passent avant que nous arrivions au nouveau sentier de Hope qui conduit vers le sud, en direction de la vallée de la rivière Similkameen. Nous traversons les vallées des rivières Sowaqua, Peers et Coquihalla avant d’arriver au fort Hope, où le Fraser bifurque vers l’ouest. La brigade peut enfin respirer : la poussière et la sueur des dernières semaines sont maintenant choses du passé. Les fourrures sont transbordées dans des bateaux longs d’une trentaine de pieds qui attendaient notre arrivée. « Encore combien de temps avant d’être enfin rendus? », demandai-je à papa. « On y va avec un courant fort, répond-il. Encore trois jours, peut-être quatre. » À environ 2 km du fort Langley, les avironneurs entonnent une chanson. Le soleil de juin fait briller les flots de mille feux : une belle journée pour pagayer. Soudain nous voyons apparaître le quai de Langley où c’est la cohue. Maman pointe vers mes grands-parents, qui, en nous apercevant, commencent à chanter, élevant les bras dans la salutation traditionnelle. Bientôt nous débarquons et nous sommes embrassés. Le joueur de cornemuse fait retentir son appel à la marche, et M. Manson fait son entrée dans le fort, à la tête de la brigade suivant derrière. Il y a une salve de canon. Des gens portent des rubans sur leur chapeau. Tout le monde parle et rit. Plus tard, autour du feu chez grand-mère, on relate encore et encore notre aventure avec l’ourse noire. Grand-père discute avec grand-mère. Ils réunissent la famille pour discuter mon nouveau nom. C’est le nom de mon oncle arrière, qui est mort, dont grand-mère dit je dois « porter ». Plus tard, à l’automne, lors d’un potlatch, on appellera des témoins, distribuera des cadeaux, et annoncera mon nouveau nom. Je suis arrivé Jimmy « le petit »: je repars « vite sur ses pattes » . N. B. : Vous avez besoin du logiciel Adobe Acrobat Reader pour lire la version PDF. Si vous n'avez pas accès au site de téléchargement d'Adobe, vous pouvez télécharger le logiciel Acrobat Reader d'une page accessible. 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